mar. Juin 18th, 2024

La manifestation des agriculteurs contre les tracteurs à Bruxelles nous rappelle une fois de plus, comme le disait Alexander Langer, que la transition écologique, pour être réussie, doit être socialement soutenable. Et si elle n’est pas socialement soutenable, elle ne l’est pas non plus politiquement.

Les choses ne sont pas simples. On dit volontiers que c’est un scandale qu’il y ait des subventions nuisibles à l’environnement et qu’il faut les supprimer d’un trait de plume, mais on ne tient pas compte du fait que leur suppression conduit à des situations semblables à celles que nous connaissons aujourd’hui. Les subventions nuisibles à l’environnement sont des aides à des catégories qui ne naviguent certainement pas sur l’or, comme les agriculteurs, les transporteurs, les pêcheurs, les chauffeurs de taxi. Si l’on ne se demande pas comment il est possible de stériliser les effets négatifs de ces décisions sur les revenus de ces catégories, la politique spécifique de transition écologique n’est pas socialement soutenable, et par conséquent pas politiquement soutenable non plus. Sommes-nous donc contraints à une paralysie qui nous conduit tout droit dans le ravin du désastre écologique ?

Pas du tout car les solutions existent si l’on dépasse les oppositions du moment et que l’on réfléchit en profondeur. Les agriculteurs veulent-ils payer moins cher leur gasoil (une incitation néfaste pour l’environnement car elle rend l’énergie fossile moins chère) ou éviter une perte de revenus à la fin du mois ? La seconde est sans doute particulièrement importante dans un secteur où ceux qui sont en bas de la chaîne participent beaucoup moins que les distributeurs ou les transformateurs aux gains issus de la vente des produits finis.

La solution consiste donc à découpler les deux effets. En effet, il est possible d’éviter à la fois de donner un mauvais signal aux énergies fossiles, de les rendre moins chères en éloignant l’objectif de transition, et en même temps d’éviter la perte de revenus des agriculteurs. Comme on l’enseigne aux étudiants en première année d’économie (équation de Slusky), tout changement de prix (en l’occurrence l’augmentation du prix du diesel) entraîne une modification des dépenses et du pouvoir d’achat. La réponse à ce changement de prix (pour les agriculteurs) dépend donc d’un effet de substitution (j’essaie d’économiser si possible le bien qui coûte maintenant plus cher) et d’un effet de revenu (si je maintiens constant le niveau de consommation du bien qui coûte maintenant plus cher, je subis une perte de revenu et je m’appauvris).

Pour résoudre le problème, il faut séparer les deux effets. Le prix du carburant diesel doit augmenter afin de donner le signal correct de l’effet environnemental négatif du choix de ce carburant (encourageant ainsi un comportement visant à économiser et à ne pas gaspiller le carburant diesel et, si possible, à le remplacer par des carburants moins polluants). La perte de revenus qui en résulte peut être entièrement compensée par l’État en restituant ce qui a été perdu sous la forme d’une subvention au revenu.

Dans le cadre des travaux de la commission du ministère de l’environnement (appelée ainsi par souci de simplicité car le nom change avec chaque gouvernement) qui a étudié le problème des subventions nuisibles à l’environnement, nous avons expliqué qu’il existe un large éventail de choix possibles dans cette direction. Un gouvernement qui supprime les subventions nuisibles à l’environnement peut en même temps décider pendant combien d’années il offrira une compensation de revenu aux groupes concernés et, si possible, la transformera en une incitation à remplacer les anciennes technologies par des technologies moins polluantes. C’est le cas des chauffeurs de taxi qui ont le choix entre des voitures à essence et des voitures électriques, ces dernières devenant moins chères dans le haut de gamme et bientôt aussi dans le bas de gamme. En fait, la différence ne réside pas seulement dans le prix d’achat (qui est désormais plus bas dans la gamme supérieure), mais aussi dans les coûts de ravitaillement (beaucoup plus bas avec les voitures électriques qu’avec les voitures à essence) et les coûts d’entretien (qui sont pratiquement nuls avec les voitures électriques).

La substitution technologique est certainement plus difficile pour les autres catégories (du moins pour le moment). Par conséquent, la réponse se trouve dans l’aide au revenu qui peut être partiellement financée par les recettes fiscales sur le même bien, auxquelles peuvent s’ajouter les revenus des certificats verts, par exemple. Une partie de la solution reste du ressort de l’État, qui peut toutefois évaluer l’importance de l’intervention pour réduire les dommages sociaux et environnementaux importants. En effet, les effets économiques négatifs d’un retard dans la transition écologique commencent à se manifester sous la forme d’une contribution à l’inflation, d’une augmentation des prix des denrées alimentaires et de l’énergie, et des conséquences des événements climatiques extrêmes dans les régions où ils se produisent.

La question des agriculteurs sur le plan politique et social ressemble à certains égards à celle du superbonus, où un plafond annuel des dépenses publiques et des limites à la « liquidité » du crédit d’impôt peuvent résoudre le problème de l’équilibre des besoins budgétaires, de la stimulation de l’économie et de l’incitation à la réduction des émissions. Mais dans ce cas, comme dans celui des agriculteurs, l’affrontement idéologique est si coloré et commode pour les médias et les partis qui, grâce à ces conflits, se positionnent pour capter les préférences de leurs électeurs et accroître le consensus en disant oui ou non. Une fois cette première phase de conflit passée, nous espérons sincèrement que des réflexions et des solutions plus sérieuses verront le jour. Car ce qui est certain, c’est que personne ne souhaite arriver dans quelques années à une situation climatique sans issue, et qu’il est possible d’éviter le problème sans mettre sur le pavé les agriculteurs et tous ceux qui ont à perdre de la transition.

By Nermond

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