lun. Mai 27th, 2024

Les Italiens s’habituent à la disparition des agences bancaires. Souvent, après de brèves rénovations, des enseignes dédiées à des besoins plus immédiats que l’activité de crédit apparaissent à la place des agences : pizzerias à la part (voire au poke, dans les villes les plus modernes), centres de soins des ongles, boutiques de cigarettes électroniques. Le rythme de cette transformation est impressionnant : rien qu’entre janvier et juin de cette année, 593 agences ont fermé, soit une moyenne de trois agences par jour, y compris les samedis et dimanches. Entre 2012 et 2022, le nombre de succursales est passé de près de 33 000 à environ 21 000, soit une perte nette de 12 000 succursales. Résultat : aujourd’hui, en Italie, 4,3 millions de personnes et 249 000 entreprises résident dans des communes où il n’y a pas une seule banque, tandis que 6 millions de personnes et 387 000 entreprises se trouvent dans des communes où il n’y a qu’une seule agence. Une impressionnante « désertification bancaire » est en cours, comme l’a également reconnu Sergio Mattarella en juillet dernier lors de son intervention devant l’assemblée de la Federcasse. A cette occasion, le président de la République a reconnu la capacité des banques coopératives de crédit à se maintenir dans les territoires, notamment dans le Sud et dans les « zones internes » que d’autres ont abandonnées.

Les chiffres sur la disparition des agences proviennent de la Fondation Fiba de First Cisl, un syndicat de salariés du secteur de la banque et de l’assurance qui a lancé en 2022 l’Observatoire de la désertification bancaire pour analyser en profondeur ce qui s’est passé et ce qui est sur le point de se passer dans le monde du crédit italien. Il n’y a pas que les agences qui disparaissent, il y a aussi de moins en moins d’établissements de crédit. En 1998, l’Italie était le troisième pays d’Europe qui comptait le plus de banques, après l’Allemagne et la France, mais depuis lors, le nombre de banques a plus que diminué de moitié et il y en a aujourd’hui moins qu’en Pologne ou en Autriche. En même temps, selon l’analyse présentée par Paolo Grignaschi, de la Fondation Fiba, l’Italie est devenue l’un des pays européens où la concentration bancaire est la plus forte : les cinq premiers groupes représentent 50,5 % des actifs, contre 35 % en Allemagne et 46 % en France (il n’y a qu’en Espagne que les grands groupes sont plus dominants, avec près de 70 % du marché).

C’est sur cette réalité que le secrétaire national du syndicat, Riccardo Colombani, et Massimiliano Valerii, directeur général du Censis, ont raisonné hier lors d’une réunion à Rome. Ils l’ont fait sur un horizon lointain, celui des trente années écoulées depuis l’approbation de la loi bancaire consolidée de 1993, loi qui a contribué à « moderniser » le système bancaire mais qui, en même temps, l’a progressivement déformé. Elle a affaibli son lien avec les territoires – qui était une caractéristique typiquement italienne – en accord avec une augmentation progressive de la vocation à faire des profits pour les actionnaires comme priorité des activités de la banque. « En Italie, la forte présence territoriale des banques faisait partie d’un modèle de développement dans lequel le territoire était central et dans lequel chacun pouvait aspirer à répondre à ses propres attentes », a rappelé M. Valerii. Au cours des trente dernières années, ce modèle s’est perdu, les territoires sont progressivement devenus sans importance, de simples plates-formes de connexion aux marchés mondiaux. Pour les travailleurs, a ajouté M. Colombani, cette transformation a également été déstabilisante, avec des « changements de couleurs » continus qui leur ont fait perdre la valeur de l’appartenance. À cela s’ajoute, selon le premier secrétaire de la CISL, un problème d’exclusion sociale, car la banque uniquement numérique n’est pas bonne pour tout le monde, surtout dans un pays de plus en plus âgé : « Il ne faut pas oublier que la population âgée utilise peu les canaux numériques et que, dans certaines régions du pays, l’impossibilité d’accéder à un service essentiel représente un réel danger d’exclusion ».

Et il y a un autre risque, souligne Valerii : « La phase d’expansion de la mondialisation s’est arrêtée, on parle d’un monde post-néolibéral, on revient à la nécessité de redonner la centralité aux territoires. Le système bancaire italien, tel qu’il a été transformé, risque de ne pas être préparé à cette nouvelle réalité ». C’est aussi pour cela qu’il faut corriger le tir. Ces dernières années, la First Cisl a beaucoup insisté sur la nécessité de mettre en avant le rôle social des banques : « Il ne s’agit pas de revenir en arrière », a conclu M. Colombani, « mais la politique peut intervenir avec des mesures coordonnées pour que les banques soient incitées à renouer avec les territoires et avec la réalité des familles et des entreprises italiennes ».

By Nermond

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