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Dominique Reynié, politologue né à Rodez. - ©Manuel Braun

Par Aurélien Gares
Le 23 mai 2019
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Dominique Reynié, politologue ruthénois, se confie sur les élections européennes à trois jours du scrutin, dimanche 26 mai. Rencontre.

Le taux d’abstention pourrait être similaire ou encore plus important qu’en 2014. Y a-t-il un désamour des Français pour ces élections européennes ?

Il y a bien des causes. Je ne sais pas si c’est vraiment un désamour ou une absence de compréhension mêlée à une absence d’intérêt. Les élections n’ont pas cessé jusqu’à présent de se dérouler dans un cadre national, ce qui ne permet pas de comprendre la mécanique. Et dans les débats nationaux, les intervenants qui sont en compétition mènent des campagnes qui ressemblent à des élections nationales. D’autre part, ils parlent de thèmes qui sont importants au niveau national mais qui ne se destinent pas forcément au niveau de l’Union. Et donc ils se donnent des pouvoirs qu’ils n’ont pas. Et ça, on le ressent. Même si on n’est pas un expert. Et ça donne le sentiment d’une bataille politique qui prépare d’autres batailles. Il est donc difficile de demander à un électeur de s’intéresser à une bataille qui est présentée comme étant de second rang par rapport à une qui est plus importante et qui viendra après. Il y a également, et sans aucun doute, un déficit d’informations et d’éducation sur le fonctionnement du Parlement européen. Sur son importance qui est grande même si on ne le voit pas.

À quoi est-ce dû ?

Au fait que beaucoup de nos politiques nationaux, et ce n’est pas que le cas de la France, ne veulent pas trop valoriser l’importance de l’échelon européen sur lequel ils comptent quand ils ont besoin de surmonter des difficultés. Pourquoi ? Parce que cela donne le sentiment de dévaloriser leur propre rang au niveau national.

Y a-t-il d’autres raisons ?

Au niveau européen, on a des élus que l’on ne connaîit pas. Au Parlement, il peut y avoir 751 parlementaires puisque les Britanniques vont y participer, au moins dans un premier temps, dont 79 Français que l'on ne connaît pas. Nous n’en entendrons pas parler. On ne les voit pas à la télévision, on ne les voit pas chez nous, c’est très difficile. Ce n’est pas familier. Pourtant c’est une institution très démocratique, un parlement transnational élu au suffrage universel, il n’y a pas plus démocratique. Mais ça en fait aussi une institution particulièrement sophistiquée qui pose une culture politique qui n’est pas encore disponible.

Ils éprouvent le sentiment d’une faiblesse dangereuse s’ils se séparent les uns des autres.

Mais les Français y sont tout de même attachés ?

Les Français et les Européens ont un fort attachement à l’Union. Les niveaux enregistrés d’attachement à l’Union atteignent des records depuis le début des années 80. Il y a une raison à cela. C’est le sentiment qu’ont les Européens qui sont tous des citoyens de pays soit petits, voire tout petits, soit des pays moyens comme la France ou l’Allemagne par rapport à la Chine, aux États-Unis ou l’Inde. Des pays très peuplés et parfois très puissants. Tout en tenant compte des problèmes de la mondialisation, à savoir le réchauffement climatique, les crises financières, les problèmes migratoires, le terrorisme… Tous ces sujets-là amènent les citoyens européens à éprouver le sentiment d’une faiblesse dangereuse s’ils se séparent les uns des autres.

N’est-ce pas paradoxal d’y être attaché et de ne pas aller voter ?

Les Européens sont eux-mêmes paradoxaux car lorsqu’on leur demande à quelle échelle il faut régler ces problèmes-là, ils répondent très largement à l’échelle de l’Europe. Au fond, peut-être que pour le vote Rassemblement national en France, c’est clairement un vote national très lié à l’opposition, cette fois-ci, à Emmanuel Macron. En 2014, c’était à François Hollande. Et peut-être que pour beaucoup d’Européens et de Français, l’UE est une forme d’agence dont ils veulent l’existence, qu’ils ne veulent pas voir disparaître, mais avec laquelle ils n’ont pas le sentiment d’entretenir un lien physique. C’est tellement nouveau, cela existe depuis 1979, mais ça reste très récent.

Une opinion contestataire qui monte sans cesse

Le Rassemblement national est en tête des sondages. Comment l’expliquez-vous ?

C’est une tendance qui est forte en France depuis 1988 et l’élection présidentielle. Il y a de nombreuses raisons internes au pays mais aussi communes et qui s’accumulent sur le sentiment que le pouvoir ne parvient pas à régler les problèmes. Et donc une opinion contestataire qui monte sans cesse. Le problème est lié à l’absence d’alternatives. Droite et gauche ont provoqué les mêmes déceptions. Mais on le trouve partout en Europe. Les sujets comme l’immigration sont très importants, très sensibles et provoquent beaucoup de controverses. Et cela a favorisé ces partis-là.

Pourquoi est-ce que cette campagne européenne a été aussi tardive à commencer en France ?

Elle a commencé tardivement du fait du contexte national. Et c’est ce pourquoi les résultats seront peut-être différents de ce qu’on a enregistré jusqu’ici dans les sondages. En tout cas, c’est assez largement en raison de la crise des Gilets jaunes qui ont beaucoup préoccupé les Français, les débats et les médias. L’organisation du Grand débat est une démonstration de la capacité de ce mouvement des Gilets jaunes à occuper l’espace public.

Une démocratie parlementaire plus vigoureuse

L’Europe peut-elle être fragilisée à l’issue de ces élections ?

Il y aura une interrogation sur la proportion des députés eurosceptiques ou eurocritiques. Ils seront sans doute plus nombreux qu’en 2014. Beaucoup plus, ce n’est pas sûr. La très grande majorité des députés seront favorables à l’Europe. Il faut à la fois mesurer la progression des eurodéputés hostiles mais en même temps ne pas en exagérer l’importance. Il faut trouver le bon équilibre. Ce qui va être important d’ailleurs, c’est que les deux grandes familles politiques (le PPE et les sociaux démocrates) qui avaient la majorité depuis 1979 ne l’auront plus vraisemblablement. Ils vont devoir associer d’autres groupes pour obtenir des majorités. Mais c’est peut-être une bonne nouvelle. Parce que ça peut être un gage d’une démocratie parlementaire plus vigoureuse. Ce n’était peut-être pas très sein que deux groupes contrôlent entièrement le Parlement européen. Peut-être que là, il y aura une figure nouvelle dans l’institution. Et je suis prêt à parier que ce sera une bonne nouvelle.

Et malgré tout, les Européens, sous la pression d’une Chine qui est très agressive, d’un Trump menaçant commercialement et d’un Poutine menaçant politiquement, ont le sentiment quand même qu’il faut resserrer les liens et essayer de s’entraider. Même si ce n’est pas par vertu, par intérêt ça compte.

Comment analysez-vous le départ de la Grande-Bretagne ?

On ne sait pas exactement quand cela va avoir lieu. C’est une expérience inédite. Cela ne se passe pas bien. Les conséquences sont difficiles à évaluer. Ce qui est certain, c’est qu’ils vont être membres du Parlement européen et vont participer à la désignation de l’exécutif européen. Ils vont donc peser dans le jeu au début et c’est important. Mais la manière dont évoluera le Brexit aura des effets sur l’ensemble des Européens. On saura si c’est ou ce n’est pas une voie à suivre.



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