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« Le vrai défi est de savoir comment on s’entend à l’échelle mondiale et comment on devient une espèce cohérente et humaniste », indique Louis Bodin. - © Le Progrès

Par Benoît Garret
Le 14 avril 2019

Peu importe le type de média et le support, la météo fait toujours un carton. Ainsi, les administrateurs de Groupama d’Oc ne se sont pas trompés en invitant une des stars de ce secteur, bien connue des auditeurs de RTL et des téléspectateurs de TF1. Mardi 19 mars, dans l’amphi du lycée agricole La Cazotte à Saint-Affrique, après l’assemblée générale des caisses locales du Sud-Aveyron, l’ingénieur-prévisionniste-météorologue Louis Bodin est intervenu devant plus de 300 personnes… – notamment un large public d’agricultures – avec un discours peu alarmiste et peu convenu. Rencontre avec un expert qui livre une vision « réaliste » du climat.

Aveyron Digital News : Comment expliquez-vous l’engouement qui semble perpétuel pour le climat et la météo ?

Louis Bodin : la première explication est qu’on vit dans la météo, dans l’atmosphère, dans les particules d’air. On ne peut pas y échapper. C’est quelque chose qu’on subit et que pendant très longtemps, on ne savait pas prévoir.

Avant on s’en remettait à Dieu. On faisait des prières pour qu’il y ait du beau temps, du mauvais temps.

Aujourd’hui, avec la technologie, on fait des prévisions à 24 h, à 48 h, des petites tendances à une semaine. On est plus en interaction. On peut être acteur par rapport à ça.

S’est rajouté le réchauffement climatique. Là, on n’est plus dans la prévision météo mais dans le climat sur la planète.

Tout cela est au centre des préoccupations, un sujet de discussion, d’inquiétude ou de réflexion.

La météo en 2019 est-elle une science exacte ?

Non. D’ailleurs, je le dirai ce soir pour commencer. C’est une science qui est très jeune à l’échelle de la planète. C’est 150 ans de relevés scientifiques. Ça veut dire que c’est tout jeune. La planète existe depuis 4 milliards d’années !

En 150 ans d’observation, on ne va pas tout régler et tout savoir d’un coup. On a progressé. On fait des prévisions à 24 h qui sont plutôt justes, mais on a encore plein de choses à apprendre.

Savoir où va taper l’orage, avec quelle intensité, ça on ne sait pas encore faire ?

On espère progresser. Au-delà d’une semaine, dire quel temps il fera dans 10 jours, j’en suis incapable.

« Les épisodes cévenols, les tempêtes, il n’y en pas forcément plus »

Avec votre recul et votre expérience, comment voyez-vous évoluer le climat, à l’échelle de l’Hexagone et à l’échelle du globe ?

Aujourd’hui, les personnes les plus avancées sur le sujet, ce sont les équipes de chercheurs du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, organe intergouvernemental créé par l’ONU en 1988). Ils sont très inquiets sur l’avenir. C’est un marqueur suffisant fort pour s’inquiéter ou pour se dire il faut qu’on change. C’est à l’échelle du monde.

A l’échelle de la France, c’est plus compliqué. Il y a des endroits où il y aura peut-être au contraire des refroidissements. Si par exemple le Gulf Stream, qui nous apporte un temps plus doux, s’arrêtait de circuler sur l’Europe de l’Ouest, on aurait le même temps qu’au Canada qui se trouve sur la même latitude que nous.

Les projections à très long terme du Giec sont à peu près sûres sur le fait que l’Arctique fond. C’est indéniable. C’est un effet du réchauffement. Que les zones désertiques progressent au niveau de l’Equateur, au niveau des tropiques, ça aussi c’est indéniable. Après, sur les autres régions, on en est aux hypothèses : les cyclones seront peut-être plus violents ? Ils ne le sont pas forcément aujourd’hui. Quand on se compare à l’histoire, ce n’est pas forcément vrai.

Sur la France, les épisodes cévenols, les tempêtes, il n’y en pas forcément plus. Il suffit de se replonger dans l’histoire, ce que j’ai fait. Ce n’est pas flagrant.

« On n’est pas sur une île, mais sur une même planète »

La météo, ça rassure et ça inquiète. Trouvez-vous que le Giec inquiète trop ou est plutôt juste ? Comment s’en sortir avec cette multitude d’experts parfois contradictoires ?

On essaie de résumer un rapport scientifique d’un grand nombre de pages (le 5e rapport, publié en 2014, est constitué de plus de 2.000 pages co-écrites par 2.000 experts qui ont fourni 140.000 commentaires de lectures, le prochain sera publié en 2022, NDLR). Dans le détail, il montre qu’il y a une fourchette de températures prévues pour les 50, 100 ans à venir. Et dans cette fourchette, il y a une version à + 1°C d’élévation, et là il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Et une version à + 3°C, + 4°C, là il y a toutes les raisons de s’inquiéter.

Alors en fonction de sa nature, de son optimisme, de sa posture politique, on peut choisir la courbe extrême ou moins extrême. Mais ni l’un, ni l’autre, n’a raison ou tort, parce que ça s’inscrit dans une probabilité, dans une tendance.

On vous décrit comme « non alarmiste » et « plutôt juste » ?

Oui. Exactement. Oublions le réchauffement. Aujourd’hui, je dirai à Trump qu’il y a suffisamment d’éléments pour dire il faut qu’on change. L’empreinte que 7 milliards d’individus laisse sur la terre, ça ne peut pas continuer comme ça. On sera peut-être 9,5 ou 10 milliards d’ici 30 ans, l’impact sur la terre sera encore plus fort.

« Soit on est intelligent à 7 milliards, soit on disparaîtra »

La météo est un outil qui peut être bon ou mauvais selon l’usage ?

Il faut le prendre comme tel. Pour faire une bonne météo sur l’Aveyron, il faut que je sache quel temps il fait à Moscou, à New York ou encore au Brésil. Il faut intégrer tout cela pour faire une bonne météo.

C’est comme pour les humains. On n’est pas sur une île mais sur une même planète où il y a 7 milliards d’individus.

Suivant ce qu’on fait à chaque coin de la planète, ça a un impact sur les autres. Alors comment est-ce qu’on devient citoyens du monde ? Je ne juge pas. Je ne donne pas de solution définitive, parce que la réflexion est d’une complexité extraordinaire. Comment fait-on prendre la bonne direction à 7 milliards d’individus ? C’est un paquebot énorme !

Comment appréciez-vous les marches mondiales pour le climat ? Est-ce que la prise de conscience est liée à la jeunesse ?

Non, c’est juste le fait que les générations avancent dans l’apprentissage. Ça intervient dans toutes les matières.

Je suis optimiste dans la mesure où notre connaissance va continuer à progresser. Il faut que les jeunes bossent. Notre génération leur a laissé un tapis de connaissances plus importants. Apprenez ! Après vous irez faire de la politique.

L’homme ne s’en sortira que comme ça. C’est la capacité d’adaptation d’une espèce qui lui permet de survivre ou pas. Soit on est intelligent à 7 milliards, soit on disparaîtra. On a tout entre les mains.

« En France, on représente 0,9 % de la pollution mondiale »

Ce n’est pas trop tard…

Non. Mais là c’est un avis. Je ne suis plus objectif. Nous avons les technologies pour que les voitures soient propres, pour que demain les bateaux passent au gaz liquéfié…

Demain, on sera peut-être capable d’introduire un certain nombre de particules dans l’atmosphère pour refroidir les nuages même s’il ne faut pas jouer aux apprentis sorciers.

Le vrai défi est de savoir comment on s’entend à l’échelle mondiale et comment on devient une espèce cohérente et humaniste.

Quel regard souhaitez-vous apporter ce soir ?

Je souhaite apporter un regard plutôt optimiste dans un monde où on a tendance à avoir peur de l’autre. La complémentarité peut fonctionner avec l’altérité.

Après la conférence, si certains ont envie de devenir ce citoyen du monde dans l’approche, la réflexion, sans faire l’autruche, ce sera déjà bien. Les solutions à apporter, ce sera l’étape d’après. En France, on représente 0,9 % de la pollution mondiale, mais on doit s’intéresser à ce qu’il se passe ailleurs.



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