photos/4087.jpg

Isabelle Autissier lors du vernissage de l'exposition "Femmes sportives du Saint-Affricain", jeudi 14 mars. - ©Le Progrès

Par Audrey Barat
Le 24 mars 2019

Isabelle Autissier est rentrée dans l’histoire en 1991, en devenant la première femme à faire le tour du monde en solitaire en compétition. Après une carrière sportive de quinze ans, elle s’engage dans la lutte contre le réchauffement de la planète, au sein du WWF France (World Wide Fund), dont elle devient présidente. Elle se consacre également à l’écriture, anime des émissions de radio sur France Inter, et monte sur les planches. Jeudi 14 mars, dans le cadre du vernissage de l’exposition « Femmes sportives saint-affricaines » dont elle est la marraine, elle a présenté son spectacle « Une nuit la mer », en compagnie du musicien Pascal Ducourtioux. L’occasion de rencontrer cette femme aux multiples vies, dont le parcours invite à élargir notre horizon.

Le Progrès saint-affricain : Quels sont vos premiers souvenirs de navigation ?
Isabelle Autissier : Ce sont les premières sorties en famille avec mes parents. Nous vivions en région parisienne, et on avait un petit dériveur en bois qu’on peignait tout l’hiver dans le garage. Et l’été on partait naviguer en Bretagne, des petites balades d’une heure ou deux. J’adorais ça. Je devais avoir six ou sept ans. Et à l’époque, je trouve que c’est beau, excitant, que c’est l’aventure. Puis je grandis, et la mer m’intéresse de plus en plus. Je me dis sérieusement que j’en ferai bien mon métier. Donc quand j’approche de la terminale, et que je regarde ce qu’il y a dans le radar des études supérieures, je m’aperçois qu’on peut être ingénieur agronome halieute, et que l’école d’agronomie de Rennes propose cette spécialisation. Alors je fonce. Et puis j’arrive à la Rochelle au début des 80 pour le travail, et là j’ai envie de passer aux choses sérieuses, de partir longtemps. Comme je n’avais pas beaucoup de sous, j’ai construit un bateau avec mon copain de l’époque. Ça a pris trois ans et nous avons fait le tour de l’Atlantique. Après un an de navigation, retour à la Rochelle. Et là, j’ai eu un gros coup de blues. Tout le monde était pareil, tout le monde radotait, racontait les mêmes trucs aux mêmes endroits, et je me suis dit, moi je ne veux pas ça. C’est là que je me suis dit tiens, la course, c’est un truc marrant, c’est sympa, et puis ça permet d’apprendre de nouvelles choses.

Et alors, ça a donné quoi les premières courses ?
Ça se passe très bien, d’abord parce que je m’éclate. Et parce que je gagne la première étape en solo et je finis 3e au classement général. Les sponsors ont la banane, moi aussi, et les partenaires me parlent déjà des prochaines courses. J’ai donc continué à travailler, et j’ai fini par faire quatre tours du monde en solitaire.

 

« La course en solitaire a resserré mes liens avec les gens, avec la Terre »

 

Que vous a apporté le côté "solitaire" ?
Enormément de choses. La course en solitaire, c’est ce que j’aime : j’ai la responsabilité totale de ce que je fais, de ce que je suis, de mes décisions. Et puis on vit des moments poétiques, parce qu’on est seuls entre le ciel et l’eau. Des moments exigeants parce que c’est compliqué de n’avoir qu’une tête et deux bras… Ça oblige à sortir les tripes sur la table et à affronter les choses qu’on pensait ne pas savoir faire… Et puis je dirais que paradoxalement, ça a resserré mes liens avec les gens, avec la terre.

Qu’est-ce qui vous a fait arrêter la course au large ?
J’ai fait ça pendant 15 ans pour le bonheur que ça me procurait. Et puis il est arrivé un moment où j’ai senti qu’il fallait que je fasse autre chose. J’ai tergiversé un peu, mais les choses se sont orientées vers ce qui constitue ma vie d’aujourd’hui, notamment le côté culturel. C’est marrant, parce que j’ai eu une vie scientifique au départ, puis sportive, et aujourd’hui, je suis une « cultureuse »… L’écriture a pris de la place, la radio aussi avec 15 ans sur les ondes de France Inter. Et parallèlement, je me suis engagée auprès du WWF*, dont je suis la présidente de la branche France depuis huit ans. Et j’en ai rajouté une petite couche avec le Conseil économique, social et environnemental, qui me fait passer deux jours par semaine à Paris. C’est assez éclectique, mais ça me correspond.

Vous avez le temps de naviguer avec ce planning bien rempli ?
J’ai un bateau de croisière polaire. J’aime bien les pôles… Je navigue avec des sportifs, ou des photographes, des écrivains comme Erik Orsenna, ou avec de scientifiques… On joint l’utile à l’agréable.

 

«  Je crois qu’on a tous notre petite part du boulot à faire »

 

Si on vous avait dit que votre vie ressemblerait à ça il y a quelques années, comment auriez-vous réagi ?
Si on m’avait dit ça, évidemment je n’y aurais pas cru. Mais je ne suis pas du genre à me projeter sur 20 ou 30 ans. J’aime échanger, apprendre, découvrir des milieux différents. Je n’ai pas besoin de me sentir sécurisée par un boulot, une famille. J’ai toujours été un électron libre, ça me va bien comme ça. Comme j’ai les antennes déployées en permanence, que je suis prête à faire pleins de choses différentes, et que je n’ai pas peur d’y aller, et bien je me retrouve dans des tas d’aventures inattendues…

C’est un sacré engagement quand même…
Oui, mais ça ne me fait pas peur. Parce que si je n’y arrive pas, ce n’est pas grave, on ne va pas me couper la tête… J’ai fait des tours du monde, si ça c’était pas bien passé, je n’aurais pas fait ça pendant 15 ans. J’ai commencé à écrire, si mes bouquins ne s’étaient pas vendus, j’aurais fait autre chose.

Vous osez…
Oui, voilà. C’est important parce que sinon je reste dans mon coin et j’attends que ça se passe. Mais je considère qu’on a une seule vie, je ne crois pas qu’il y a ait grand chose d’autre après, donc j’ai l’intention de faire en sorte que ce soit le plus plein pour moi et que ça contribue à une construction collective. Parce que je crois beaucoup aux autres, à l’espèce humaine, au fait que l’on a chacun une petite part du boulot à faire. Et que cette part du boulot, on la fait bien quand on fait des choses qu’on aime. Qu’on a envie de les partager et puis qu’on y va.

 

« Si on se contente de dire qu'il n'y a pas de solutions, on n'avance pas"


Comment reste-t-on optimiste face aux constats plus qu’alarmants ?
Parce qu’il n’y a pas le choix. Qu’est ce que vous voulez faire d’autre ? Soit vous vous asseyez par terre et vous vous mettez à pleurer, éventuellement vous tirez une balle dans la tête de vos gosses d’abord, pour qu’ils ne voient pas ce qu’il se prépare, et éventuellement la vôtre après… Alors oui, c’est clair, on va dans le mauvais sens. Mais on ne peut pas s’arrêter à ce constat. Si on se contente de dire qu’il n’y a pas de solutions, on n’avance pas.

 

« Il y a dix ans, vous m’auriez dit que j’étais écolo, ce qui était presque un gros mot. »

 

Donc vous pensez qu’il est possible de changer les choses ?
Oui. Parce que finalement, qu’est ce qui a foutu ce sacré bordel ? C’est juste notre organisation sociale, économique et politique. C‘est juste ça. C’est quand même pas la mer à boire. Donc il suffit de changer de façon de faire. Les êtres humains ont déjà fonctionné autrement dans l’histoire, on a eu d’autres empreintes écologiques, on a eu d’autres façons de vivre, je ne vois pas pourquoi on serait obligés de continuer sur une voie dont on sait pertinemment qu’elle va nous mener à la souffrance. Parce qu’en gros, c’est ça qui m’intéresse : qu’on essaye de souffrir le moins possible. Or là, on est clairement partis pour. Je ne peux pas vous dire si ça va marcher ou pas. On va peut-être évidemment aller droit dans le mur. On va peut-être en prendre plein la gueule. On va peut-être avoir une guerre mondiale. Au moins, je pourrai me dire que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour tenter de l’empêcher, à mon niveau.


Et vous avez des indicateurs positifs, des rencontres, des dossiers qui avancent ?
Bien sûr. Déjà le truc qui avance, c’est qu’il y a dix ans vous ne m’auriez pas posé la question. Vous auriez éventuellement dit que j’étais une écolo, ce qui était presque un gros mot. Et quand on parlait de réchauffement climatique et d’empreinte carbone, on nous répondait qu’on voulait ramener tout le monde dans les cavernes à la bougie. Aujourd’hui, il n’y a pas un chef d’Etat, - pas même Trump - qui ne constate pas la réalité du changement climatique. Quand j’étais jeune adulte, pour venir de La Rochelle à Saint-Affrique, on se serait arrêtés trois fois pour nettoyer le pare-brise qui était plein d’insectes. Là, nous n’avons pas eu besoin de nous arrêter, le pare-brise était impeccable, puisque 80 % des insectes ont disparu… 30 % d’oiseaux en moins sur le globe, et 60 % d’oiseaux des champs qui ont disparu… Donc oui, on commence à rentrer dans le mur. Mais aujourd’hui, la bataille des idées est à peu près gagnée. Maintenant, les idées ça ne suffit pas si on ne fait rien. Il faut tracer un chemin. C’est ce qu’on commence à faire avec la COP 21 ou d’autres grands plans gouvernementaux ou à travers des engagements personnels. Parce qu’on peut se tracer un chemin pour soi, on peut tracer un chemin pour la ville de Saint-Affrique, pour la France, et tout ça réuni trace un chemin pour le monde. Et puis bien sûr, il faut s’y tenir. Il faut faire les réformes, les actions, les financements pour que ça se fasse. Il y a des choses qui se font, d’autres qui ne se font pas, d’autres où on régresse… Mais globalement, à force de tirer, pousser, on avance.

Assez vite ?
C’est le paramètre crucial. La vitesse à laquelle le changement survient. L’équation est très simple : plus on va vite, moins on va souffrir. Donc de mon point de vue, ça ne va pas encore assez vite. On se prépare quand même des lendemains pas faciles. On a bien vu avec le rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) qu’entre 1,5°C et 2°C, ça fait une sacrée différence de scénario. Et pour l’instant, on s’oriente plutôt sur 3°C ou 4°C. Donc il y a en encore du boulot.

 

« Consommer bio, ce n’est pas un truc de bobos »

 

Est-ce que vous vous sentez entendue ?
Je me sens écoutée. Pas forcément entendue. Mais il y a dix ans je n’étais pas écoutée. Donc ça avance. Aujourd’hui en France la consommation du bio augmente tous les ans. Ce n’était vraiment pas gagné. Dieu sait qu’on nous a serinés que c’était un truc de bobos. On se rend compte que non, ce n’est pas un truc de bobos. ll y a des gens qui n’ont pas beaucoup d’argent, mais qui se débrouillent pour se ravitailler en bio, avec des groupements d’achat, ou qui mangent différemment… Donc oui, il y a des indicateurs concrets qui vont dans le bon sens.

Vous avez été invitée à St-Affrique par le réseau Femmes, qui lutte pour la défense du droit des femmes. Est-ce que le fait d’être une femme a joué un rôle particulier dans votre parcours ?
J’ai eu une vraie chance incroyable dans la vie, c’est que j’ai eu des parents intelligents. Avec mes sœurs, jamais de notre vie d’enfant ou d’adolescente on a entendu dire qu’il y avait des trucs pour les filles et des trucs pour les garçons. Donc, comme je n’étais pas au courant que ça faisait une différence, j’ai fait ce que j’ai aimé faire. Evidemment, quand je suis arrivée à Rennes, on était 6 filles sur 80. Dans le milieu de la pêche et de la recherche maritime, pas beaucoup de filles à l’horizon non plus. Et dans la course au large non plus. Donc j’ai eu assez vite l’habitude d’évoluer dans ces milieux-là. Et avec les nombreuses rencontres que j’ai faites, je me suis sentie beaucoup de solidarité avec les femmes, parce que je sais la chance que j’ai et que j’ai eue. On ne m’a pas violée, ni mariée de force, on m’a laissé faire le boulot que je voulais. Alors oui, comme toutes les filles, il a fallu que je pousse les murs, mais comme j’ai un caractère assez fort, ça s’est bien passé (rires). Et je comprends aussi que j’ai pu servir à un moment donné de symbole pour les femmes, ou que j’ai pu les inspirer, malgré moi d’ailleurs. J’ai eu beaucoup de témoignages, et je suis très contente que mon parcours puisse aussi servir à ça. Si du coup d’autres femmes se disent qu’après tout, si je fais ça, pourquoi pas elles, je trouve ça génial. »

 

Galerie photos



Recevoir notre Newsletter
S'abonner
News letter

Recevez l'info quotidiennement et gratuitement !

Se connecter



Pas encore de compte ? Cliquez-ici !