Covid. Le blues des cafetiers aveyronnais de Paris

Le 5 octobre, pour freiner l’épidémie de coronavirus, le préfet de Paris Didier Lallement a annoncé, pour Paris et sa petite couronne, des mesures sanitaires renforcées : l’interdiction des rassemblements de plus de 10 personnes sur la voie publique, l’interdiction des soirées étudiantes et fêtes dans les lieux publics, la fermeture des bars et des mesures plus ou moins claires pour les restaurants qui, eux, restent ouverts.

Julien Rigal-Clermon à l'extrême gauche, en compagnie de son équipe et de son beau père et associé Gilles Gasq en polo bleu, originaire de Soulages Bonneval. Photo : Julien Rigal-Clermon

Ces mesures sont un nouveau coup dur pour les cafés. Zoom sur les brasseries de trois Aveyronnais à Paris qui font tous le même constat : une cacophonie totale au début des mesures et une baisse de clientèle qui n’ose plus fréquenter les lieux publics.

Didier Miquel du café « Le Mistral » à Belleville (20e arrondissement de Paris) : « On essaye de rester dans les clous »

Le Mistral est installé depuis plus de 40 ans. Photo : Didier Miquel

Didier a pris la suite de ses parents, arrivés en 1954 d’Estaing pour monter « Le Mistral ». Co-patron du café-brasserie, il sert à ses clients des plats aveyronnais typiques depuis pas moins de 40 ans. C’est d’ailleurs ce qui le sauve, puisque la partie brasserie permet de maintenir l’établissement ouvert.

Si l’activité semblait avoir repris de plus belle après le confinement, cette interdiction a mis un coup d’arrêt à la reprise : le restaurateur a constaté une baisse de 30% de la fréquentation dans son établissement. Installé au carrefour de la rue des Pyrénées et de la rue de Belleville, il estime avoir de la chance : « on est dans un quartier populaire, il y a du monde qui passe ». Et il peut compter sur sa solide trésorerie de 40 ans de brasserie : « on est installés depuis très longtemps, notre situation est plus solide que beaucoup d’autres, plus que des jeunes qui avaient beaucoup investi » estime le patron.

« C’est la fin de l’âge d’or des Aveyronnais à Paris »

Aujourd’hui, les déplacements et le service au comptoir sont interdits, ainsi que les groupes de plus de six personnes. Avant d’entrer, les clients sont invités à marquer leurs nom et numéro de téléphone dans un cahier. Certains refusent et repartent : « il y en a qui se prêtent volontiers au jeu, d’autres qui disent qu’ils ne sont pas là pour « être fliqués » » témoigne le cafetier. Si ces coordonnées ne sont envoyées à personne en particulier, « elles sont là si on nous les réclame » affirme Didier qui avoue « ne pas savoir sur quel pied danser ». En l’absence de consignes officiellement envoyées aux restaurateurs par l’Etat, « on a appliqué ce que les médias ont dit ». Et la situation sanitaire fait planer une ambiance morose sur les rues de Paris : « certains clients hésitent à revenir… Je suis un peu désabusé » soupire Didier, « on ne sait pas trop ce qu’il faut faire, si ce sera prolongé… on se laisse vivre au jour le jour ».

Julien Rigal-Clermon du bar-brasserie « Le Léopard » (11e arrondissement de Paris) : « Il y n’a plus le lien social »

Julien Rigal-Clermon et son équipe du Léopard . Photo : DR

« On survit, on s’adapte » répond le patron lorsqu’on lui demande comment ça se passe. Âgé de 39 ans, cet Aveyronnais né à Paris a ses racines à Saint-Hippolyte dans le Nord-Aveyron. Il est patron du Léopard depuis 5 ans et à son compte depuis 2007.

S’il a pu ouvrir presque normalement, le service au comptoir est interdit et les clients ne doivent être servis qu’en salle. « Pour les bistros de quartier, enlever le service au comptoir, c’est pénalisant financièrement et humainement » explique Julien pour qui, sans le service au bar « il n’y a plus le lien social, il y a un vrai manque. C’est glauque ».

« Les clients sont malheureux comme nous »

Il dénonce lui aussi les ordres et contre-ordres venus d’un peu partout : « depuis six mois, chaque semaine, on a de nouvelles contraintes qui sont susceptibles de varier dans la journée » comme ça a été le cas ce mardi avec l’ordre de ne faire que de la restauration, puis finalement l’autorisation de servir aussi des boissons chaudes et froides.

« Les syndicats ne sont pas d’accord entre eux, on ne sait pas quoi répondre aux clients qui ne savent pas s’ils peuvent boire, manger, debout, assis : ça devient beaucoup moins drôle comme métier »

(Julien Rigal-Clermon)

Lui aussi compte une perte de sèche de 30% de sa fréquentation depuis les quinze derniers jours, avec une partie de son équipe au chômage partielle. « Je ne vois pas la situation s’inverser, ça ne pourra qu’empirer, je ne suis pas très optimiste » conclut le patron.

A Rodez, les cafetiers ne sont pas assujettis à ces mesures contraignantes. ©ADN12

« Pour les commandes et pour le personnel, c’est intenable »

Comme ses confrères, les deux premiers jours après l’annonce de la fermeture des bars à Paris, ce cafetier, qui a souhaité garder l’anonymat, n’a pas ouvert comme tous les matins à 7h mais à 11h30 pour la partie brasserie, avant de constater que certains confrères étaient ouverts toute la journée. Entre annonces de la presse, des syndicats et la police qui vient interdire de servir des boissons après 22h, il trépigne devant les ordres contradictoires.

« Qu’il y ait des règles a respecter, pas de souci, je les respecte : mais il me semble important que ce soit clair en amont »

Si le protocole semble plus clair aujourd’hui (pas de service au comptoir, restauration seule à partir de 22h, inscription des clients dans un registre…), il a fallu environ une semaine pour s’accorder. « On navigue à vue depuis plusieurs jours : pour les commandes et pour le personnel, c’est intenable » peste ce patron : avec ses employés en CDI et plusieurs extra, il jongle entre leurs plannings et les nouvelles annonces. « Les extra ce sont des étudiants qui ont aussi des loyers à payer : ils sont aussi inquiets que moi, c’est très précaire pour eux » assure le cafetier. Mêmes problèmes d’organisation avec les fournisseurs qui n’ont pas pu leur fournir immédiatement de stocks au moment de la réouverture des cafés.

« Le télétravail nous tue »

Pour lui, c’est dès cet été que la fréquentation a chuté avec l’absence de touristes. « Depuis cette semaine, c’est dramatique » rapporte-t-il, entre les renforcements des mesures sanitaires, la fermeture des bars et l’arrivée de la pluie… sans compter sa clientèle d’employés de bureau qui venaient déjeuner à midi.

Une perte d’autant plus regrettable qu’à partir de 22h, le gérant ne peut que servir à manger : interdiction de venir consommer uniquement de l’alcool. Ce que certains clients ont du mal à comprendre… « C’est à nous de discipliner les gens : beaucoup veulent venir boire un coup à 22h. Ils savent qu’ils ne peuvent pas, mais c’est à nous de dire non. On passe pour des rabat-joie alors qu’on refuse des gens qui viennent dépenser des sous chez nous… ».

Lui non plus n’est pas très optimiste pour la suite mais se veut solidaire des collègues propriétaires de bars, eux, complètement fermés. « Si quelqu’un veut venir boire un verre de vin à 20h il peut : je serais propriétaire d’un bar à vin, je trouverai ça injuste » estime-t-il.