« On travaillait déjà en dégradé, là on travaille en très, très dégradé » résume l’infirmière. Dans son établissement qui compte 80 pensionnaires pour environ 40 membres du personnel, « les week-ends et jours fériés, on est maximun deux infirmières dans tout l’établissement sur la journée mais pendant 8 h, on se retrouve à être une seule infirmière.  Il suffit qu’il y ait deux urgences à la fois et ça devient compliqué à gérer. Le manque de personnel est criant, même pour les aide-soignants qui se retrouvent à deux pour 60 résidents sur des tranches de 3 h. Et encore, on sait pas, quelqu’un a peut-être chuté au sol et on mettra un certain temps avant de s’en rendre compte. »

En cause : le confinement des patients dans leur chambre, décrété depuis plus d’une semaine. Malgré tout, l’infirmière se félicite de cette décision car si l’Ehpad ne compte pas de cas de coronavirus parmi ses résidents c’est, d’après elle, bien grâce au confinement et à l’interdiction des visites.

« Heureusement que tout ça a été mis en place très tôt, ça a évité les flux. Heureusement qu’on a aussi eu des retours d’expériences d’autres établissements qui ont eu le premier impact, comme à Montpellier ou dans le Grand Est. »

Marie, infirmière en Ehpad

Isolement des résidents

Depuis le début du confinement, les 80 repas sont servis en chambre, bouleversant le mode de fonctionnement en obligeant chacun à faire plus que sa part du travail. Un glissement des tâches s’est naturellement opéré entre les différents corps de métier, créant une entraide et une solidarité entre les salariés, comme les ASL/ASH qui s’occupent habituellement du ménage et du petit déjeuner qui se sont retrouvés à travailler avec les aides soignants. « La semaine où on a déclaré la mesure de confinement, on a commencé à réorganiser les tâches de travail sur tous les postes pour limiter les flux, pour qu’il y ait le moins de personnes qui rentrent dans les chambres. »

Le pire a même été prévu : « On a mis en place un planning hypothétique dans le cas où 20 % du personnel serait absent, pour que ça puisse fonctionner : la toilette, leur donner à manger, les soins de premières nécessités. Ça va être dur, mais c’est possible ! »

Même sans cas déclaré, le confinement a été décidé en partie grâce aux retours d’expériences des Ehpad fortement touchés comme celui de Montpellier où, sur les 86 résidents, 52 ont été contaminés dont tous les soignants, avec un total de 11 décès. « Ça fait prendre conscience des choses », souligne Marie qui rappelle que chez les résidents, les symptômes ne se résument pas à ceux de la toux ou de la fièvre : « il y a plusieurs symptômes, la diarrhée, l’hypothermie, l’hyperthermie, des troubles digestifs… »

« Au moindre symptôme on s’affole, car si c’est ça, il faut prendre toutes les précautions, mais si c’est pas ça on les prend quand même »

Alors la décision a été très rapide : isolement en chambre pour tout le monde. « Ils sont privés de sortie et interdits de visite depuis mars. Ça avait déjà un impact psychologique énorme sur les résidents mais là, rester en chambre, ne plus voir les autres résidents… ils nous en parlent tout le temps, c’est très difficile pour eux. »

Pour rompre l’isolement, un système de visioconférence a été mis en place dans l’Ehpad pour échanger entre les résidents et les familles. Mais cette astuce requiert tout de même une personne attitrée à cette tâche, avec une tablette pour les 80 résidents. « Même ça ce n’est pas suffisant : la personne peut voir sa fille le matin et demander à la revoir l’après-midi. »

« C’est sur la longueur que ça va être compliqué, de tenir sur la durée » 

Alors le choix d’occupation des résidents est limité : télévision et journaux. « C’était surtout compliqué au début du confinement parce qu’ils ne comprenaient pas, mais là avec les proches qui leurs expliquent, et ce qu’ils voient à la télé et dans les journaux, ceux qui comprennent sont respectueux. »

Heureusement, l’organisation des plateaux repas a été plus simple à mettre en place : avec le chariot habituellement utilisé à la cantine, toute l’équipe du personnel ASL/ASH, aide soignant, serveurs, infirmière passe de chambre en chambre pour distribuer plateaux et médicaments. Mais pour gérer les familles, c’est une autre paire de manches : « Elles sont constamment inquiètes, et on les comprend, mais c’est difficile de tous les rassurer car l’information dans les journaux fait paniquer les gens. Certains appellent tous les jours, parfois plusieurs membres par famille, ce qui nous prend du temps même si c’est nécessaire pour les rassurer. C’est aussi notre rôle infirmier de communiquer avec les familles. »

« Ils sont soulagés quand on leur dit qu’il n’y a pas de cas de coronavirus dans l’établissement »

 

L’accompagnement à la fin de vie

Mais la grande difficulté de Marie et de tous les soignants en Ehpad reste l’accompagnement à la fin de vie. Même sans décès liés au Covid-19, les visites restent interdites et les familles n’ont pas la possibilité de venir accompagner leur proche dans leur dernier souffle : là encore, c’est le personnel soignant qui se fait le relais autant que possible. « J‘ai récemment essayé de faire par téléphone mais ça a été compliqué, témoigne Marie, émue. On a eu le cas d’une personne qui est décédée et j’ai pris l’initiative d’appeler ses enfants avant. Même si la dame n’avait pas la capacité de répondre de par sa grande faiblesse, j’ai fait la communication : la dame chuchotait, je répétais ses paroles à sa famille. »

« C’est très dur quand c’est une personne qui dit adieu à ses enfants et qui est proche de la mort »

Terrible pour les familles, mais aussi pour le personnel donc : « avant quand on savait que ça allait arriver, on appelait les familles en leur disant de venir tout de suite, et les familles se relayaient au chevet du résident, mais là, on ne peut pas. » Sans compter qu’il y a l’après  : « on sait que les proches ne vont pas pouvoir voir le défunt pendant quelques temps, il y a des cas où la famille ne pouvait voir la personne qu’une heure avant l’enterrement, même si elle n’était pas testé positif. »

Pour le personnel soignant, l’absence des proches au moment du décès rajoute un fardeau sur leurs épaules déjà surchargées, mais aussi un poids psychologique difficile à porter devant la détresse des mourants, des familles et leur propre empathie. « On est encore plus face à la mort que d’habitude et se rajoute en plus la privation des proches : ils sont en pleurs par rapport à ça, et nous on essaye d’être au mieux et de faire notre travail avec empathie et humanité » explique Marie, particulièrement touchée. « L’accompagnement à la fin de vie est complètement différent et pas que professionnellement car il y a aussi  l’humain derrière. On a été les grands oubliés du gouvernement. »*

« Le covid, à partir du moment où ça rentre, c’est mortel pour tout le monde, les résidents comme pour les Soignants»

Les enterrements ont maintenant lieu en très petits comités ©Évêché_Rodez

Assez de masques

Côté équipement, l’infirmière s’estime satisfaite depuis peu : « Depuis quelques jours, on a assez de masques chirurgicaux. Deux par jour, car il faut en changer toutes les 4 h, avant on en avait un par jour. Mais s’il y a des cas suspects, on n’a pas de masque FFP2. » Car si le masque chirurgical protège les autres des postillons du porteur, il ne protège pas ce dernier si la personne en face est contaminée.

« on protège les autres mais on ne se protègent pas, nous »

Et si la plupart des résidents respectent les consignes d’hygiène, la consigne est difficile à faire respecter pour ceux atteints de troubles cognitifs comme la maladie d’Alzheimer. « Ils ne respectent pas les gestes barrière, et il y en a certains qu’on ne peut pas isoler car ils déambulent. On les isole comme on peut mais on ne peut pas non plus les attacher ! » Quant à l’hypothèse d’une personne atteinte du virus et de démence qui se mettrait à  déambuler, Marie n’ose même pas y penser : « Là, ça va être compliqué… »

« Il y a une peur constante de rendre malade des gens, c’est angoissant et c’est tout l’inverse de notre corps de métier. Au premier signe, on angoisse de le ramener chez nous mais surtout aux résidents. Parce que si ça rentre, on sait qu’a la fin, il y aura des décès. »

 

Le soutien de la population

Alors que faire ? Comment aider ces travailleurs de l’ombre et leurs résidents en étant confinés chez nous ? « Il y a des choses sympas qui se font comme les mots sur les ardoises pour dire « je vais bien”. » Mais pour Marie, le plus important reste évidemment de respecter le confinement : « Évitez de sortir et de voir vos proches vulnérables si d’autres peuvent le faire, prenez soin de vous en pensant aux autres. »

Et si les applaudissements font chaud au cœur et témoignent d’une certaine reconnaissance, Marie espère que « ces personnes qui applaudissement ne font pas partie de celles qui font tout ce que gouvernement interdit, aller dehors ou faire des apéros entre copains ».

« Si ça part d’une bonne attention tant mieux, mais il faut respecter les consignes derrière »

©Le_progrès_saint_affricain

Car la population commence à prendre conscience de leur importance et le personnel de l’Ehpad a déjà reçu plusieurs petites attentions qui font toujours plaisir comme des chocolats ou des masques de la part d’infirmières libérales, mais aussi des propositions de volontariat, ce dont elles n’ont pour le moment pas besoin. Quant aux masques maison, ça reste pour l’infirmière « une très bonne initiative si c’est fait dans les règles » et s’interroge sur leur efficacité « car autant ne rien porter si ça ne protège pas. »

La peur de ramener le virus de l’extérieur

Et l’infirmière reste estomaquée par le nombre de personnes qui ne respectent pas les gestes barrière : « Je n’ai pas peur de l’attraper à l’Ehpad, mais de le donner aux résidents parce que je suis allée faire mes courses et que là, on n’est pas du tout équipés et les gens ne respectent pas les distances, ils sont parfois cinq par rayon ! Je sais que si je l’attrape, ce sera en allant faire mes courses. »

« Ce qui est angoissant, c’est qu’on est là pour soigner, on sait que si le virus rentre ce sera à cause de nous, ça nous donne un gros sentiment de culpabilité »

 

L’infirmière finit par un cri du cœur sur les conditions de travail dans les Ehpad qui se sont dégradées d’années en années : « Ça fait plus d’un an et demi qu’on crie notre détresse, le manque de personnel et de moyens et que rien n’a été fait : là il y a peut-être un début de reconnaissance dans le métier. On a demandé à Macron de venir nous aider mais là ils ont besoin de nous et on est présents, c’est notre cœur de métier d’aider les gens, on a fait ce métier pour ça. Mais ce qu’on veut, c’est aussi la sécurité : parce que dans les décès il y a beaucoup de soignants. On est en première ligne mais on n’est pas non plus des militaires. »

* Les choses ont changé depuis la rédaction de cette article : pour les résidents en fin de vie, une visite par jour et limitée a été mise en place. Le proche est équipé de protection et les gestes barrières sont mis en place pour éviter que le virus ne rentre, tout en laissant la possibilité au proche de dire au revoir.