« Je travaille en supermarché à Rodez, et j’y vais avec la boule au ventre »

Peur du virus, manque de protection, comportement des clients... voici le témoignage d'un jeune caissier employé dans une supérette du centre-ville de Rodez. Il profite de son anonymat pour livrer son regard sur un métier particulièrement exposé depuis une semaine. Un plaidoyer pour un peu plus de civisme et de solidarité...

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« Je travaille à la caisse d’un supermarché de Rodez et je dois dire que depuis le début de l’épidémie, je suis assez choqué de l’inconséquence à tous les niveaux. De la direction du magasin, des collègues parfois mais aussi et surtout des clients.

Une direction dilettante d’abord qui applique les consignes à minima et en traînant les pieds. Un peu de gel hydroalcoolique, des gants au compte-goutte (il faut aller parfois en chercher en rayon, quand il y en a), des « protections » plastiques autour des caisses qui ne protègent pas grand chose et puis… c’est tout. Pas de masques. Pas de prime de risque. Quelques collègues ont bien pris quelques jours pour s’occuper de leurs enfants, mais elles sont vite revenues au turbin, faut faire tourner la boutique.

Du côté des collègues, au début, on prenait la situation avec le sourire, l’air de dire : « on ne peut rien y faire et puis ça n’a pas l’air si grave… » Forcément si la direction s’en moque, on le fait aussi. Et puis avec le temps, la psychose s’installe, sous les sourires de façade, les discussions entre deux couloirs, dans la réserve, sur la trouille de celle qui a des enfants et sa mère à domicile, qui a peur de ramener la saloperie à la maison, de celle en contrat court qui est prolongé de semaine en semaine pour remplacer les partantes qui s’occupent de leurs mômes, parce qu’en plus de bosser à mi-temps pour une paie de misère, il faut bien gérer les enfants, papa est en télétravail et refuse de se mettre en chômage partiel. Charge mentale supplémentaire. Une ambiance qui se tend donc au fur et à mesure des jours qui passent. Qui se tend aussi à cause du dernier maillon de cette chaîne : vous, les clients.

Alors oui, beaucoup font attention. Masques, gants, distance d’un mètre respectée. Mais il y a les autres. Et un paquet. Venant tous les jours, parfois plusieurs fois par jour ! Des retraités en majorité qui nous confient « qu’ils ne veulent pas rester enfermés », que « ce n’est sûrement pas si grave » et qui passent à notre caisse avec un paquet de yaourts, une boite de gâteaux ou quatre carottes. Et c’est tout. Avant de revenir l’après-midi pour d’aussi petites courses. Qui installent aussi ce climat stressant, en ne nous parlant que de « ça », sujet unique de discussion que nous sommes obligés d’encaisser, cinquante, cent fois par jour…

Autant dire que demain, quand je retournerai tenir ma caisse dans ce magasin, ça sera encore une fois avec la boule au ventre. Boule au ventre de rentrer chez moi un jour avec ce virus. De le fourguer aux membres de mon foyer. Parce que vous ne pouvez pas vous empêcher de sortir. Parce qu’ils ne peuvent pas perdre de l’argent en modifiant les règles pour venir chercher des provisions, parce que le profit avant tout. Nous sommes aussi en première ligne et quand, à 20 heures ma journée se termine, quand dans la rue les applaudissements se font entendre, j’aime aussi me dire que c’est un peu pour moi, pour nous. »