Rodez. Une exposition rare ouvre ses portes au musée Soulages

Femmes années 50 : c'est le titre de la nouvelle exposition temporaire qui a ouvert ses portes ce samedi 17 décembre au musée Soulages, visible jusqu'au 10 mai 2020.

Benoît Decron, Daniel Ségala et Christophe Hazemann pour présenter l'exposition temporaire Femmes Années 50 ©ADN12

« Nous sommes là pour réparer une injustice » affirme Benoît Delcron, co-commissaire de la dernière exposition du musée Soulages et directeur du musée. « À cette période, on considérait que les femmes devaient peindre des fleurs » : le milieu de l’art abstrait des années 1950, particulièrement machiste, a plongé dans l’oubli des centaines de femmes artistes, qui reviennent aujourd’hui à la lumière grâce à cette foisonnante exposition.

Une exposition rare

Benoit Decron et Daniel Ségala ©ADN12

Montée par Benoît Delcron (directeur et conservateur en chef du musée Soulages), Daniel Ségala (auteur et collectionneur passionné) et Christophe Hazemann (directeur adjoint du musée), cette exposition « honore les femmes artistes » de la peinture et sculpture abstraite dans le Paris de l’après-guerre, jusqu’à la fin des années 1950. Elle est dédiée à Geneviève Bonnefoy, une journaliste qui, toute sa vie, a écrit sur l’art abstrait et qui a créé la fondation de l’Abbaye de Beaulieu-en-Rouergue dans le Tarn-et-Garonne.

À travers le nombre impressionnant de 85 œuvres de 43 artistes femmes, on y découvre des toiles et des sculptures abstraites de divers mouvements (géométrique, lyrique, nuagisme…) venues de diverses collections privées ou publiques, dont certaines que les connaisseurs n’auront pas souvent l’occasion de contempler. « C‘est aussi une manière de rendre hommage à Pierre Soulages qui a tissé beaucoup de liens personnels avec certaines de ces peintres » rappelle Christophe Hazemann.

Christophe Hazemann, vice-président du musée et co-directeur de l’exposition. ©ADN12

« C’est une première nationale ! Cette exposition n’avait jamais été faite en France : nous sommes partis d’une page blanche et nous l’avons montée de A à Z. Elle a nécessité un vrai travail de recherche pour retrouver des artistes femmes de cette période, dont certaines avaient été totalement plongées dans l’oubli. »

Daniel Ségala

Une période foisonnante de melting pot culturel

Pour Daniel Ségala, c’est aussi l’occasion de découvrir une période riche mais complexe de l’histoire de France : « Le Paris de l’après-guerre a connu une période foisonnante, mais avec ses aspects négatifs : c’était la reconstruction, quand on parle avec ceux qui l’ont connue, ils vous disent bien que ce n’était pas rigolo. Dans les années 1950, beaucoup d’artistes d’Europe de l’Est se sont installés en France pour fuir les pogroms, l’antisémitisme, le stalinisme. D’autres sont venus des États-Unis pour fuir le maccarthysme. Plus tard, les politiques de bourses de la France vers l’Amérique du Sud ont aussi fait venir des artistes de là-bas, créant un véritable melting pot culturel. » Et en effet : hongroises, russes, américaines, chinoises, suédoises, anglaises, portugaises… toutes les nationalités se croisent dans cette exposition pour se retrouver sous la bannière de l’art.

C’est aussi la période où, à Paris, Pierre Soulages se partage la vedette de l’art abstrait avec Kandinsky et Mondrian et où beaucoup des peintres (hommes ou femmes) viennent lui demander conseil, ou partagent les mêmes cercles comme Pierrette Bloch ou Lalan (et son ex-mari, le peintre chinois Zao Wou-Ki).

Benoït Decron et Daniel Ségala ©ADN12

Des peintres avant tout

Durant la visite, impossible de ne pas évoquer le milieu machiste qu’était celui de l’art abstrait des années 1950 : « Dans ce milieu de l’art, les femmes ont été très maltraitées : elles ont en fait été traitées comme des femmes ! » constate Benoît Delcron. Beaucoup ont dû changer de nom ou se dissimuler derrière des initiales neutres, ou un prénom masculin, pour avoir le droit d’exister dans le monde de la peinture. Même si l’exposition ne porte pas de message féministe à proprement parler : « Il n’y avait pas, de leur part, une volonté de féminisme ou d’émancipation qui viendra plutôt dans les années 1960. Certaines n’auraient jamais accepté d’être dans une exposition de femmes : elles voulaient être reconnues en tant qu’artistes, pas en tant que femmes artistes. »

Une sculpture de l’américaine Claire Falkenstein. ©ADN12

Pas de militantisme donc pour cette exposition qui mélange pourtant histoire de l’art et sociologie : « Il a aussi fallu comprendre quelles étaient les préoccupations de ces femmes et leurs conditions sociales dans les années 1950, cette décennie marquée par Simone de Beauvoir. Certaines sont libérées, d’autres dans l’ombre de leur mari. »

« Nous voulions mettre au premier plan des gens écrasés par le machisme du milieu de l’art. »

C’est aussi l’occasion de mettre en avant le rôle majeur des galeristes de cette époque : car dans ce monde d’homme, beaucoup de galeries étaient tenues par des femmes. Sans compter que ces lieux d’expositions restaient le meilleur moyen pour des peintres femmes d’être vues, bien plus que dans les musées. La faute est aujourd’hui réparée.

Les œuvres de Jaqueline Pavlowsky sont rentrées dans la collection permanente du musée Beaubourg à Paris grâce à cette exposition qui les a remises en lumière. ©ADN12

Des grands noms comme Sonia Delaunay, « la fondatrice de l’art abstrait », l’expressionniste américaine Shirley Goldfarb ou encore la portugaise Maria Helena Vieira da Silva (première peintre abstraite femme à avoir son exposition au Grand Palais à Paris) côtoient des presque-disparues de l’histoire de l’art comme Natalia Dumitresco (femme de Alexandre Istrati) ou la sculptrice Isabelle Waldberg.

« Elles méritaient d’être montrées »

L’exposition Femmes années 50 : au fil de l’abstraction, peinture et sculpture au musée Soulages du 14 décembre 2019 au 10 mai 2020. Tarif 11€ / Tarif réduit : 7€

Déambulation dans l’exposition avec Daniel Ségala prévue ce dimanche 15 décembre. D’autres dates de visites-conférences sur la billetterie du musée Soulages.