Festival Alimenterre : « Etre engagé, c’est se poser des questions et créer des passerelles »

Jeudi 21 novembre, le festival Alimenterre pose ses bobines au centre social Le Quai. A 18 h, les spectateurs pourront découvrir le documentaire « Elles sèment le monde de demain ». Une série de portraits de femmes de la région des Grands lacs en Afrique, qui s’engagent pour réduire la pauvreté dans leur village, améliorer leur quotidien et s’émanciper. Pour alimenter le débat, les organisateurs du festival ont sollicité trois agricultrices du Sud-Aveyron, reconnues localement pour leur côté engagé, voire militant. Autour d’un café bien chaud, un samedi matin de marché, Véronique Fanjaud, Martine Hivin et Marie-Hélène Valentin racontent leur parcours. Et se questionnent sur le concept d’engagement.

Véronique Fanjaud, Marie-Hélène Valentin et Martine Hivin animeront les débats lors de la projection du films « Elles sèment le monde de demain » jeudi 21 novembre au Quai. ©Le Progrès

Samedi matin, c’est le sacro-saint marché à Saint-Affrique. Véronique Fanjaud a confié son stand de vente de yaourts et fromages confectionnés à base du lait de ses vaches, à une amie. Marie-Hélène Valentin, l’une des associées du Gaec du Bousquet, est en jour « off », et c’est son gendre qui tient le stand de légumes. Martine Hivin quant à elle, profite de son statut de jeune retraitée pour s’occuper de l’un de ses petits-fils. Sur notre invitation, toutes les trois se retrouvent dans un café du boulevard Victor-Hugo, pour plonger dans les souvenirs et répondre à une : « Pourquoi le festival Alimenterre vous qualifie d’agricultrices “engagées” ? » « C’est à eux qu’il faut le demander », plaisante Marie-Hélène Valentin.

Une affaire de rencontres

Alors il a fallu remonter le temps, pour mieux comprendre comment elles en sont « arrivées là ». Au fil des échanges, ce sont les rencontres qui semblent avoir façonné leur évolution personnelle et professionnelle. « Elles ont fait ce que nous sommes devenues », résume Marie-Hélène Valentin.

C’est ce que commence à raconter Martine Hivin, dont le parcours l’a menée du Nord jusqu’en Aveyron il y a 40 ans. Elle y a rencontré son compagnon, éleveur de brebis laitières à Salelles (Saint-Izaire). « Absolument pas issue du monde paysan », elle découvre alors un autre univers, et se met à travailler sur la ferme. « Et après tu as fait pleins de trucs. Tu as converti l’exploitation en bio… Parce que tu as eu des mauvaises influences, tu m’as trouvée sur ton parcours », s’amuse Véronique Fanjaud. « C’est vrai qu’on s’est retrouvées sur toutes les problématiques autour de l’alimentation, autour de l’affaire du McDo et de la lutte contre l’OMC (Organisation mondiale du commerce, NLDR).
Ça nous a fait nous poser beaucoup de questions par rapport à ce qu’on faisait sur la ferme. Avec Alain, on avait envie de redevenir fiers de notre métier de paysans. Et de ce qu’on produisait. »

Même motivation du côté de Véronique Fanjaud : « J’ai commencé par m’associer en famille, sur une ferme intensive typique. Je sortais de mon BTS production animale, j’étais très fière d’avoir obtenu le statut d’agricultrice comme mes frères, et de mettre en application ce qu’on m’avait appris. J’étais dans le moule ». Mais là encore, une rencontre va modifier son destin : Jean-Marc, son compagnon. « Pendant plusieurs années, l’incohérence grandissait entre ce que je faisais, ce que j’avais dans la tête ». Après plusieurs années de réflexion et de maturation, elle finit par s’installer avec Jean-Marc, à Peux-et-Couffouleux. Pour Marie-Hélène, l’histoire est un peu différente. C’est pendant sa formation en comptabilité-gestion à Brens que le déclic se fait : « C’est un professeur qui m’a ouvert les yeux. Il était très visionnaire. Il nous disait que si on voulait s’éclater sur notre ferme, il fallait en rester maîtres de A à Z. » C’est ainsi que progressivement, son mari et elle reviennent à un modèle de polyculture-élevage et de vente directe, qui transforme peu à peu la physionomie de la ferme du Bousquet, à Calmels-et-Le-Viala. « La chance que j’ai eue, c’est que mon mari, François et moi avons toujours été sur la même longueur d’ondes. Et que mon père nous a laissé carte blanche », reconnaît-elle.

L’engagement se cache parfois dans les détails

Dans les parcours de ses trois femmes, l’engagement s’est traduit de façon concrète par un
passage en bio et diverses implications syndicales et militantes. Et par d’autres actions moins visibles :

« Un jour, nous allions signer un prêt à la banque avec Alain. J’ai refusé de le signer, parce qu’il y sous mon nom, il y avait écrit “Sans profession”, alors que j’étais conjoint collaborateur. Le banquier nous a dit qu’il n’y avait pas de case appropriée. On est partis. Il nous a rappelés le lendemain pour nous dire qu’ils avaient trouvé une solution »

Martine Hivin

Pour autant, pas question de fanfaronner, et surtout pas « de se poser en donneur de leçons », insistent-elles. « Le problème, c’est que souvent, nous avons la tête dans le guidon. Ce n’est pas facile de penser à des changements quand on n’a pas l’occasion de prendre du recul. J’estime que pour ma part, j’ai eu de la chance d’avoir côtoyé les gens de la Conf’ (syndicat agricole Confédération Paysanne, NDLR) qui m’ont permis d’avoir un autre regard, de me poser des questions. Mais finalement, est-ce que mes voisines, qui m’ont appris à cuisiner le cochon, à m’occuper de leur potager, à fabriquer du fromage, qui savent tout faire, sont moins engagées que nous ? Je ne crois pas. »
« C’est vrai que finalement, notre façon de vivre et d’agir n’est pas un modèle qui convient à tout le monde. Nous avons des personnalités différentes. Et des femmes sont très heureuses de vivre des vies que pour ma part, je ne pourrai pas supporter », complète Marie-Hélène Valentin, en faisant écho à son lointain passé syndicaliste au sein de la commission « Femmes » de la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles NDLR).

« Alors oui, on est en bio, oui, on lutte pour des valeurs parfois en marge, mais il ne faut pas porter de jugements sur ceux qui ne pensent pas et ne font pas comme nous. Au contraire, il faut créer des passerelles entre tous ces mondes. Il y a apprendre de tous les côtés »

conclut Martine Hivin, qui se réjouit donc que ce film sur l’agriculture soit projeté au centre social Le Quai. Pour ouvrir l’horizon, favoriser les rencontres… et semer des graines.

« Elles sèment le monde de demain », ce jeudi 21 novembre à 18 h au centre social Le Quai de Saint-Affrique, dans le cadre du festival Alimenterre. Echanges et débats en compagnie de Véronique Fanjaud, Martine Hivin et Marie-Hélène Valentin.

Festival Alimenterre : demandez le programme

« Elles sèment le monde de demain », de Switch absl (24’)
Dans la région des Grands Lacs, entre la République démocratique du Congo et le Burundi, les familles vivent de l’agriculture. Ici, les paysans sont surtout des paysannes. Elles racontent leur engagement pour contribuer à réduire la pauvreté dans leur village et s’émanciper.
Jeudi 21 novembre à 18 h au centre social Le Quai.
Intervenantes : Véronique Fanjaud, Martine Hivin, Marie-Hélène Valentin.

« Les cantines scolaires dans la région de Dakar et Cacao, les enfants pris au piège », de Dominique Guélette.
A Dakar, un enfant sur deux arrive à l’école le matin sans avoir pris de petit-déjeuner. La mise en place de cantines scolaires, permet à des écoliers de quartiers pauvres d’améliorer leur parcours scolaire, et offre des débouchés aux producteurs locaux.
Mardi 26 novembre à 20 h au Lieu-Dit (Saint-Affrique).
Intervenants : à définir.

« Faut-il arrêter de manger des animaux », de Benoît Bringer.
Est-il possible de manger des animaux en respectant leur bien-être, la planète et notre santé ? Ce film met bout à bout des initiatives concrètes en faveur d’un élevage durable, portées par des femmes et des hommes à travers le monde.
Jeudi 28 novembre à 20 h au cinéma Le Moderne.
Intervenante : Jocelyne Porcher.