Francisco Esteves, dit Cisco, a un parcours presque trop intense pour un seul homme. Ex-Experience, fondateur de Binary audio Misfits, du Label 59 et de Dora Dorovitch, bassiste professionnel, expert en MAO (Musique Assistée par Ordinateur), accompagnateur social, il est partout à la fois. Difficile de suivre à la trace cet homme qui a enchaîné les projets sur plusieurs continents et qui navigue encore aujourd’hui entre Rodez, États-Unis et Canada.

L’ennui, motif constant de bougeotte

Francisco Esteves, dit Cisco. Photo ©Prodiges

Aveyronnais de naissance, Francisco a vite évolué vers la musique. « J’étais bassiste amateur, quand j’ai signé un contrat chez le label Virgin, ce qui m’a poussé à me professionnaliser et à rentrer dans le système. » Il laisse donc tomber sa vie civile dans l’aide sociale au sein des unités de soins palliatifs, pour plonger dans le milieu de la musique. « Mais après quelques années… je me suis emmerdé ! Et pendant les tournées j’ai croisé plein de groupes que j’avais envie de produire : j’ai donc monté mon label ». C’est aussi simple que ça. Le label Dora Dorovitch est né en 2000 avec deux copains aveyronnais et musiciens, Cédric Sauvestre et Guilhem Mo, sous le gros label Discograph-Wagram.

« Il n’y avait pas de label indépendant sur Rodez. On a sorti pas mal de titres jusqu’en 2010 et puis il a un peu été mis en sommeil du fait de mes actions personnelles de musicien. » C’est le retour sur les scènes pour Francisco avec plusieurs tournées, notamment aux États-Unis où la bougeotte le reprend pour monter un autre projet, Binary Audio Misfits, un collectif pour construire un album avec des rappeurs d’Austin, des jeunes en rééducation sociale anciens membres de gangs. « Suite à cet album on a gagné pas mal de prix et on a eu des subventions, ce qui nous a permis de faire une tournée d’un an aux États-Unis, au Canada et puis en Europe. »

Malaad Roy, un des artistes produit par le label Dora Dorovitch, a sorti un nouvel EP en septembre dernier, disponible à l’écoute et à l’achat sur Bandcamp.

« Donner une chance à la différence »

Qu’est-ce qu’on peut écouter chez Dora Dorovitch ? « On est un petit label mais on met principalement ce qu’on aime. L’idée c’est de faire écouter des formations musicales que les gens n’ont pas l’habitude d’entendre. ». Beaucoup des artistes proviennent du mouvement alt hiphop (hip hop alternatif), une mouvance qui vient des années 80 et du mouvement DIY (Do It Yourself) aux États-Unis, mélangeant hip-hop et d’autres styles musicaux pour créer des projets hybrides. Le label compte une trentaine d’artistes, la plupart récupérés au fil des pérégrinations de Francisco à travers le monde. Certains hors des frontières se déplacent jusqu’à Rodez pour des concerts, avant de partir pour des tournées en Europe. « Pour les Américains, avoir une porte sur l’Europe c’est très important, confirme Cisco. La scène alt hiphop est très méconnue mais elle tourne beaucoup dans des petites salles, dans des tiers-lieux et dans des villes de toutes les tailles ! » D’autant que la mouvance en France est plus ouverte qu’aux USA puisque certains artistes du label sont déjà passés sur des gros canaux de diffusion comme France Culture, France Info ou encore France Inter !

Pour la diffusion, Dora Dorovitch continue la publication physique de CD et un peu de vinyles mais la plupart de ses ventes se font aujourd’hui en streaming via des plateformes comme BandCamp où l’on peut écouter gratuitement et acheter des albums dématérialisés pour soutenir les artistes.

« C’est le côté humain qui me nourrit »

Et parce que un seul projet ne lui suffit pas, à côté du label, Francisco a repris son travail dans la médiation sociale, évidemment en passant par la musique. « On a construit des ateliers de MAO Beat Making dans les quartiers d’Onet, ce qui a découlé vers d’autres ateliers dans les maisons d’arrêt, ou dans des unités en soins palliatifs avec le réseau Palliance ».

Entre le volet social et musical, Francisco est aussi engagé dans la médiation culturelle avec l’accompagnement de pratiques amateurs : il aide les jeunes musiciens à produire des albums tout en s’appuyant sur leurs propres compétences pour enrichir le groupe de travail : écriture, MAO, production, vidéo, chacun y met sa patte pour faire fonctionner un collectif comme le Rodez City Flow (composé de rappeurs locaux comme Ronin ou Vito Yoov) et qui fait suite à trois dans de travail commun.

Francisco accompagne les jeunes pour l’aide à la production, l’accompagnement sur scène, la construction de sets live, la recherche de subventions… mais comment on finance tout ça ? « Le financement vient en partie du label, tout l’argent qui rentre repart immédiatement dans les projets. On fait aussi appel aux politiques culturelles de la ville, du département et de la DRAC. Dernièrement on est même démarchés par des privés, comme l’ITEP (Institut Thérapeutique Educatif et Pédagogique) de Greze à Sévérac-l’Église qui s’occupe de jeunes en marge avec de grosses problématiques sociales et scolaires ».

Les rappeurs aveyronnais, Vito et Ronin, au centre Cisco. ©Franck Tourneret

« Ils sont magiques. Quand un gamin renfermé avec des problèmes judiciaires écrit son texte la veille et le lit devant tout le monde, tu es scotché.« 

 

Parce que le contact avec les gens et la volonté d’être utile ne l’ont jamais quitté depuis son diplôme, il vient d’obtenir son master à Paris en Management Culturel spécialisé dans la coordination culturelle en milieu rural. L’idée, c’est de continuer les activités de son label et de s’appuyer dessus pour financer une partie de ses activités d’accompagnement social.

Malgré ses nombreux contacts partout dans le monde, Cisco tient à rester en Aveyron : pour ses enfants d’abord, mais aussi par volonté de construire des choses à Rodez, ville qu’il a vu évoluer depuis plusieurs années. « Mais ça prend du temps. Le tissu aveyronnais est tout juste en train de se construire actuellement. Il y a encore des difficultés à dépasser comme des structures en opposition entre elles alors qu’elles devraient travailler ensemble, un manque de volonté politique de construire des projets culturels sur le long terme et un manque de vraies compétences en matière de politique culturelle. Tant qu’on n’aura pas réglé ces problèmes et qu’on ne sera pas plus stables au niveau du département, la région continuera à nous regarder de loin. »