Decazeville. « Impacter les gens sans impacter la nature » : l’artiste Saype explique son oeuvre

Saype est un artiste à part dans le street-art. Il s'est confié à Aveyron Digital News lors de sa venue à Decazeville, pour une oeuvre grandeur nature à la Découverte...

https://www.youtube.com/watch?v=R_KUsveslsg

(Crédit Vidéo : ©Sébastien-Murat)

Que désigne votre pseudo d’artiste ?

Saype : J’ai commencé vers 14 ans à m’exprimer par le graff et quand tu es graffeur, tu es toujours à la recherche d’une dynamique de lettres. Lorsque j’étais en cours de philo, à 17 ans, j’avais écrit les lettres S.A.Y. parce que c’était les trois premières lettres qui me sont venues à l’esprit . J’ai eu l’idée d’associer « say » avec le mot « peace » – dire la paix – un peu comme un acte de rébellion… je signais donc toujours mes graffs par « Say Peace ». Peu à peu, je l’ai contracté en Saype.

Saype : un artiste ancré dans des valeurs humanistes. ©ADN12

La philosophie a-t-elle était une discipline qui a influencé votre travail artistique ?

Saype : Complètement ! Je crois que cela a vraiment été mon élément moteur et mon moyen d’expression. Mais la philosophie et les questions existentielles, c’est vraiment ça qui m’a poussé à peindre. J’ai toujours aimé la littérature bouddhiste, la philosophie… et je pense que c’est ce qui a fini par influencer qui je suis aujourd’hui. J’ai toujours aimé m’interroger sur le monde et notre existence pour comprendre le monde dans lequel je vis.

« La philosophie m’a beaucoup influencé »

Peut-on dire que vos créations artistiques répondent à des questions philosophiques que vous vous posez ?

Saype : Je le pense. La véritable question qui a occupé mon esprit d’ailleurs pendant des années, c’est celle du libre-arbitre. Est-ce qu’on est déterminé lorsqu’on fait un choix ? Ou est-ce qu’on a une partie de libre-arbitre ? Et je me suis mis à peindre des gens dans le métro en noir et blanc qui représentaient pour moi, le côté « est-ce que j’ai choisi ma vie? », des réflexions autour de la société de consommation, toutes ces choses-là…

Comment êtes vous passé du graff et sa relation plus urbaine à une œuvre plasticienne écolo et environnementale ?

Saype : Je suis né dans un petit village proche de Belfort, à la campagne, j’ai donc toujours eu un rapport privilégié avec la nature. Je me suis donc également interrogé sur mon acte de peindre, sur le sens que je lui donnais… et je lisais beaucoup de littératures bouddhistes, de littératures écologiques et il y avait les drones qui arrivaient en Europe… qui me donnaient un nouveau regard sur le monde. J’ai réalisé un mélange de toutes ces influences en me disant que j’avais envie de faire quelque chose d’incroyable en allant peindre sur l’herbe directement. Cela ne s’est jamais fait dans l’histoire de l’art et en particulier dans le mouvement du Land’Art.

« J’utilise des matières naturelles, c’est ma façon de me différencier »

Effectivement, vous participez à ce mouvement d’art qu’est le Land’Art, quelle est votre manière à  vous de vous démarquer ?

Saype : Mon mode de création, c’est-à-dire créer avec une peinture biodégradable est véritablement ce qui me différencie. A l’heure actuelle, je ne pense pas me tromper en disant que je suis le seul à le faire ! Pour autant, dans la forme de mon action, je pense que je reste en lien avec le Street’Art tout en gardant les codes du Land’Art parce que j’utilise des matières très naturelles. C’est comme cela que je me positionne.

Pourquoi avoir accepté l’invitation du festival de Decazeville ?

Saype : Il faut savoir que depuis le début, mon cheval de bataille est d’utiliser l’art comme un vecteur d’idées, de communication et aussi pour mettre en valeur des lieux que parfois, peut-être, on oublie. J’ai beaucoup travaillé jusqu’à maintenant à prouver que l’Art est un véritable support pour le tourisme, pour la culture, pour faire rayonner une région… et y apporter du lien social, du sens. C’est ce qui m’a touché dans ce projet.

« Ici, le site est incroyable et il est chargé d’une histoire singulière. Il est atypique ! »

Ce qui m’a marqué, c’est que cet endroit fut une mine d’extraction de charbon et j’utilise dans ma pratique artistique, un des pigments naturels qu’est justement le charbon de bois. Quelque part, la matière que j’utilise – entre autres choses – est un écho à ce site de la Découverte, à Decazeville…

Comment procédez-vous ? Quels sont les outils, les matières et les aspects techniques que vous utilisez concrètement ?

Saype : Tous les produits que j’utilise sont naturels. Au départ, c’était de la farine avec de l’eau, que je cuisais. Cela me faisait une sorte de glu, que je mélangeais avec de la craie ou différents pigments naturels… et à l’heure actuelle, c’est de la craie, plus exactement du blanc de Meudon et puis du charbon (du noir de vigne). J’utilise aussi de la caséine, qui est la protéine du lait qui permet de rendre la peinture imperméable et qui fixe par son effet de glu sur l’herbe et empêche la détérioration par les intempéries. Pour peindre sur l’herbe, j’utilise un pistolet airless. La peinture est directement mise sous pression dans un piston et après, elle est reliée avec un grand tube qui là par exemple fait 60 mètres. La peinture est donc projetée à haute pression et je n’ai pas le droit à l’erreur.

Decazeville, outillage pistolet airless de Saype. @ADN12

Par rapport au site de la Découverte, j’utilise une technique de mise à l’échelle. Il s’agit d’une grille sur une feuille que je transpose in situ par des piquets de couleurs – soit un rectangle de 5 000 mètres carré ici – qui me permet de situer la base de mon dessin. Le drone est évidemment un outil primordial dans le projet artistique pour m’aider à visualiser mon idée. Grâce à lui, je peux corriger les lignes de niveaux par exemple. Heureusement, je suis aidé par mes deux complices de toujours : Simon et Lionel, mes amis d’enfance qui m’assistent dans chacune de mes créations.

« Posture d’un enfant qui dessine à la craie »: l’oeuvre de Saype avant la mise à l’échelle. @ADN12

Pour votre création ici, vous avez choisi l’image d’un enfant, pourquoi ce choix ?

Saype : Cela fait partie de mon cheval de bataille aussi. Mon idée de base dans le Land’Art, c’est d’impacter les gens sans impacter la nature. Du coup, travailler autour de l’enfant véhicule des notions qui me sont chères comme la question de ce que l’on va leur laisser comme valeur par exemple. Mais aussi, en dessinant un enfant je parle de nous et je parle aussi des générations futures. Je peins toujours dans une logique d’espoir et d’optimisme. Je trouve plus intéressant d’orienter le débat vers la solution.

En amont, le choix de la posture et de la représentation du personnage (l’enfant) est une longue recherche poétique en lien avec l’histoire du lieu. Ici, j’ai choisi un enfant allongé en train de dessiner à la craie parce que le lieu s’y prête. Cette posture est issue de nombreuses séances photographiques préalablement réalisées avec des enfants. Ce qui permet d’avoir une multitudes de postures possiblement réalisables pour chaque site.

Decazeville, le site choisi pour la création de Saype, est un écrin de verdure. @ADN12