Decazeville. Le médecin urgentiste est-il responsable de la mort de sa patiente ?

L'affaire remonte à janvier 2013 et était jugée ce mercredi 02 octobre 2019 devant le tribunal correctionnel de Rodez. Un médecin urgentiste, poursuivi pour homicide involontaire après le décès d'une femme de 54 ans, quelques jours après son admission aux urgences de l'Hôpital de Decazeville...

La patiente de 54 ans s'était présentée aux urgences de Decazeville le 5 janvier 2013 et était décédée quelques jours après d'une rupture d'anévrisme. @ADN12

Les faits jugés ce mercredi 02 octobre par le tribunal correctionnel de Rodez remontent à la nuit du 5 au 6 janvier de l’année 2013. Il y a plus de 6 ans…

Douleurs à la tête et vomissements

Ce soir-là, après un dîner chez des amis, une femme de 54 ans se présente aux urgences du Centre Hospitalier de Decazeville. Elle se plaint de fortes douleurs à la tête (céphalées), de vertiges et de douleurs à la nuque (cervicalgies). Elle est hospitalisée pendant trois heures, durant lesquelles elle sera prise de nausées et vomissements.

Le médecin urgentiste de garde qui la prend en charge, soupçonnant un accès migraineux et une intoxication alimentaire lui administre des antalgiques et des antiémétiques (traitement contre les nausées), et la place sous masque à oxygène, avant de la laisser repartir chez elle pour la nuit.

Le lendemain, la situation se dégrade : la femme est à nouveau prise de vomissements et perd connaissance à son domicile. Prévenu par son mari, le SMUR l’a conduit une deuxième fois aux urgences de Decazeville, toujours dans le coma, où un scanner lui est immédiatement prescrit. Son état exige un transfert au CHU Purpan de Toulouse, où le scanner révèle une hémorragie méningée, consécutive à une rupture d’anévrisme. La patiente décédera quelques jours après…

Erreur de diagnostic ?

Le médecin urgentiste de Decazeville, qui a été le premier à ausculter cette habitante d’Aubin, est aujourd’hui poursuivi pour homicide involontaire. Le tribunal correctionnel de Rodez doit établir sa responsabilité dans la mort de sa patiente : y-a-t-il eu erreur de diagnostic ? A-t-il fait preuve de négligence ?

En 2014, une réunion de conciliation interne au milieu hospitalier rapporte que le médecin a reconnu « une mauvaise interprétation du tableau clinique » présenté par la patiente le soir du 5 janvier. Les deux expertises médicales ordonnées dans ce dossier arrivent elles à la même conclusion : le médecin aurait dû réaliser un scanner de contrôle pour écarter toute cause neurologique.

La famille de la victime, son mari et ses deux enfants de 28 et 34 ans, ont décidé de déposer plainte et de se porter parties civiles, estimant qu’il y a eu des « incohérences » dans la prise en charge de leur proche.

30 ans d’expérience en médecine urgentiste

Le procès d’aujourd’hui permet d’entendre longuement les explications du médecin. Toujours en exercice aujourd’hui aux urgences de Decazeville, l’homme de 59 ans travaille à temps partiel après un accident cardiaque. C’est un professionnel expérimenté, qui travaille depuis 30 ans en tant que médecin urgentiste.

« Avez-vous le sentiment d’avoir fait ce qu’il fallait ce soir-là pour votre patiente ? » lui demande la présidente du tribunal, Sylvia Descrozaille. « Oui, répond l’accusé :

« Je reste persuadé d’avoir agi comme il le fallait. Si j’avais eu un doute, je l’aurais faite hospitaliser. J’ai fait médecine pour essayer d’aider les gens. Même si aujourd’hui les procédures sont de plus en plus nombreuses et on est obligé ouvrir le parapluie… »

Selon lui, la victime, qui était migraineuse depuis de nombreuses années, ne présentait pas de tableau clinique justifiant un scanner cérébral : « ses vomissements n’apparaissaient pas d’ordre neurologique et ses douleurs à la nuque apparaissait d’ordre mécanique : elle parvenait à plier la tête vers l’avant. L’examen était rassurant, y compris pour ce qui concerne le bilan sanguin. Quand elle est repartie, vers 2 heures du matin, ses douleurs s’étaient estompées. J’ai conclu à un accès migraineux qui n’avait rien d’inhabituel ».

« Qu’il reconnaisse son erreur ! »

Une vision loin d’être partagée par l’avocate de la famille de la victime, Maitre Annabel Montels-Estève, qui aurait aimé que le « principe de précaution soit appliqué » : « cette femme était sujette aux migraines depuis de nombreuses années et elle savait gérer son traitement médical. Elle ne s’était jamais présentés aux urgences pour ce type de douleurs auparavant. Elle l’a fait parce que la douleur était particulièrement insupportable ! Il est malhonnête de dire qu’elle n’avait rien d’inhabituel. Son mari en témoigne : elle l’a dit 50 fois au cours de la soirée ! ». 

Pour elle, « le protocole n’a pas été respecté » et il faut se fier aux expertises médicales :

 » Il est extrêmement rare de voir une expertise médicale conclure à une négligence d’un confrère. Or là : vous en avez deux ! »

Maître Annabel Montels-Estève ajoute que le triptyque « céphalées+vomissements+raideur de la nuque » aurait du suffire à déclencher un scanner : « il y a une mauvaise interprétation du tableau clinique et il doit la reconnaître, en mémoire de la victime ».

Une position partagée par le Ministère Public : « de par son expérience, il ne pouvait ignorer le risque encouru par sa patiente ».  Estimant que la faute est caractérisée, le procureur, Olivier Naboulet, requiert 12 mois de prison avec sursis à l’encontre du médecin, assortis d’une interdiction d’exercer la médecine pendant 24 mois :

« Je ne doute pas que l’accusé ait la confiance de ses pairs et de ses patients, mais ce jour-là, une faute a été commise. »

« Pas de faute » pour la défense

Des réquisitions qui apparaissent « lourdes » à l’avocat de la défense qui s’est attaché à démontrer qu’aucune faute n’avait été commise par son client, « un homme rompu à l’exercice, qui sauve des vies et intervient sur des milliers de patients chaque année, que ce soit lors de sorties du SMUR ou aux urgences de Decazeville ». 

Rappelant « qu’aucune symptomatologie inhabituelle n’avait été relevée au dossier médical de la victime ce soir-là », que le traitement donné par l’accusé avait soulagé la patiente et que les vomissements « n’étaient pas incompatibles avec une migraine », il en vient à poser des questions rhétoriques au tribunal :

« Comment soupçonner alors la rupture d’anévrisme ? Et à supposer qu’un scanner ait été fait : pas sûr qu’il aurait permis de la diagnostiquer non plus ! Enfin, nous n’avons aucune certitude qu’un scanner aurait pu éviter à coup sûr la mort de la patiente… La perte de chance est hypothétique, le doute doit profiter à l’accusé… »

Il plaide donc la relaxe, en attendant le verdict du tribunal, qui sera rendu le 6 novembre.