Saint-Affrique. Aboubacar Keita et Guy Degreef, une collaboration professionnelle sur fond de solidarité

Guy Degreef a bataillé pour embaucher Aboubacar Keita dans son entreprise de photovoltaïque, à Lapeyre. Le jeune homme, aujourd’hui âgé de 21 ans, est arrivé de Côte-d’Ivoire en tant que mineur isolé, lorsqu’il en avait 15. Pris en charge et formé à son arrivée au centre Louis-Defond, près du Vigan, il est aujourd’hui installé à Saint-Affrique.

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C’est une histoire de rencontres, d’humanité et de volonté. Guy Degreef, 68 ans, est co-gérant de la Compagnie des artisans associés (C2A), à Lapeyre, bien implantée dans le photovoltaïque et l’électricité bio-gaz. Cet amoureux de l’Afrique, qui s’y est souvent rendu, jusqu’à même y habiter, se « désolait de la situation des réfugiés ». Depuis quelques années, l’entrepreneur cherchait un moyen de dépasser son « impuissance ». Au Vigan où il vit, le chef d’entreprise a pour voisin un monsieur qui travaille au « centre de formation pour jeunes mineurs étrangers Louis-Defond (*), à Salagosse ». Il voit en lui la possibilité d’aider l’un d’entre eux. « Ça me faisait trop de mal de ne rien faire, se désole-t-il. J’ai demandé à mon associé s’il était d’accord que l’on embauche un Africain, puis j’en ai parlé à ce voisin et ami, Nicolas. » 

Le patron lui demande si, au centre, il connaîtrait une potentielle recrue pour C2A. « Il a rapidement parlé d’Abou, que j’avais déjà rencontré lors de portes ouvertes à Louis-Defond. » « Au centre, j’ai été formé deux ans à la peinture et j’ai obtenu le diplôme, souligne Aboubacar Keita. Après ça, j’ai pu avoir une carte de séjour étudiant et chercher un boulot. » Avant de croiser le chemin de Guy Degreef, le jeune a travaillé dans un restaurant, près du Vigan. « J’y ai été pendant un an, en CDD. Je faisais de tout : du service, des entrées… » Pour le compte « d’un patron qui a abusé de moi ». Trop d’heures supplémentaires, payées pour les autres, pas pour lui. Aboubacar Keita claque la porte et reprend ses recherches. « Le sous-directeur du centre, Nicolas, m’a parlé de Guy qui cherchait à former un jeune dans le photovoltaïque. »

« Je me dis que c’est une chance, cette volonté, cette gentillesse »  

Une rencontre les réunit en octobre dernier. « Il m’a expliqué ce qu’il faisait, les panneaux solaires, le couvrage, énumère Aboubacar Keita. Je ne connaissais rien mais j’étais ok, pas de souci. » « Alors on a commencé le parcours », reprend le patron. L’année 2018 arrivait à son terme « et je voulais qu’il embauche rapidement », poursuit Guy Degreef. Il signe d’abord un contrat stagiaire d’un mois, puis un autre, etc. « J’ai bien été aidé par la Mission locale du Vigan qui nous a guidés et fourni les conventions de stage », retrace le patron. 

« Partiellement à la retraite », et plein de convictions, Guy Degreef n’est pas effrayé par les démarches administratives qui l’attendent. « J’avais la volonté de le faire, appuie-t-il, et puis, je suis gestionnaire… » Il réfléchit alors à l’articulation des contrats, aux diverses procédures, il se rend à la préfecture. « Je me dis que c’est une chance, cette volonté, cette gentillesse », considère Aboubacar Keita.

Aboubacar Keita a rejoint l’hexagone « par amour », parti de Côte-d’Ivoire, un pays colonisé par la France, avec en tête le rêve d’apprendre la langue de Molière.

Avant le CDI, sa carte de séjour était une version « étudiante » qui arrivait bientôt à terme. L’une des galères était alors de savoir s’il fallait commencer par demander le permis de travailler, ou la nouvelle carte de séjour. « J’ai fini par comprendre que l’embaucher en CDI avant de demander cette carte aiderait à l’obtenir, se souvient Guy Degreef. Ça, la préfecture ne nous l’avait pas dit. » 

« La demande qu’on a fait à la Direccte (*), pour avoir le droit de travailler, ça a pris du temps, mais ça a été accepté, complète Aboubacar Keita. Ensuite, on a demandé la carte de séjour salarié et je l’ai obtenue au bout d’un an. Je dois aller la chercher le 23 août. » En n’oubliant pas de débourser 269 € pour la récupérer. « Pendant quatre ans, je dois la renouveler et la payer chaque année », reprend-t-il. « C’est un jeu de recherches sans vraiment connaître toutes les lois, résume Guy Degreef. C’est difficile pour ces personnes, elles doivent souvent aller à la préfecture, à Rodez, alors que la majorité n’a pas de permis ». Restent les transports, « qui ne sont pas bon marché ». Pour rappel, il faut compter 6 € aller-retour pour un Saint-Affrique-Rodez en bus. 

« En quelques semaines, il était pris dans les équipes » 

Depuis le mois d’avril, Aboubacar Keita est employé en Contrat à durée indéterminée (CDI), à temps complet chez C2A. « Quand j’ai commencé, je faisais les trajets avec Guy entre Lapeyre et Le Vigan, précise-t-il. Et finalement j’ai trouvé un appartement ici, à Saint-Affrique. » Une fois implanté dans l’entreprise, le contact avec les collègues de travail se fait pas à pas. « Je me suis senti à l’aise, j’aime l’ambiance et je me suis habitué aux façons de travailler de chacun. Ils sont contents de moi. » « En quelques semaines, il était pris par les équipes, confirme l’entrepreneur. Il a beaucoup appris, il en veut et il est futé. » Rapidement, ses nouveaux collègues deviendront des camarades qui partagent, au-delà des chantiers, diverses activités ensemble. « Il a été plus qu’accepté. » 

En sein de C2A, Aboubacar Keita est à la manoeuvre. « Lors de mon premier chantier, on a posé plus de 900 panneaux. On m’a montré comment poser les rails et les sabots. » Au fur et à mesure, le salarié prend aussi en charge des manœuvres électriques et travaille parfois avec l’équipe de couvreurs. « C’est un très bon collaborateur, martèle le patron. L’embaucher a apporté une belle ouverture d’esprit à toute l’entreprise. » Guy Degreef espère le voir renforcer sa formation grâce à une alternance de couvreur, toujours dans son entreprise. « Moi ça me plairait », sourit le jeune homme qui n’exclut pas, un jour, de mettre sa formation de peintre en pratique… 

(*) Le centre Louis-Defond se situe à Salagosse, une commune voisine du Vigan, dans les Cévennes. Créé dans les années 1950 pour accueillir les mineurs délinquants, il accompagne depuis 2013 les jeunes mineurs étrangers qui ont fui leur pays. La structure leur propose un CAP du bâtiment sur deux ans, en maçonnerie, métallurgie ou peinture. 

(*) La Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Direccte) délivre les autorisations de travail aux étrangers séjournant en France. Son aval est indispensable, quand bien même la personne possède un titre de séjour valide.