Grand débat national (1/3). Jean-Louis Grimal : « Le monde rural se sent abandonné »

Jean-Louis Grimal prendra la parole lors de la venue d'Emmanuel Macron, ce vendredi, à Souillac. ©ADN12

Le grand débat promis par le Président de la République, pour répondre au mouvement des gilets jaunes, a débuté mardi 15 janvier. Vendredi, Emmanuel Macron se déplacera à Souillac dans le Lot. Jean-Louis Grimal, président de l’Association des maires de l’Aveyron (ADM 12), s’y rendra avec une délégation de plus de 50 élus. L’édile de Curan, sur le Lévézou, donne sa vision de la crise que traverse le pays et évoque les difficultés rencontrées par les petites communes du département.

En cette période de crise, quel est l’état d’esprit des maires aveyronnais ?

Ça devient compliqué au niveau de nos petites communes. Il y a eu de nombreuses contraintes, comme les baisses des dotations de l’État ou la loi NOTre qui a contraint beaucoup de petites communes à faire beaucoup de transferts de compétences aux communautés de communes. À présent, il n’y a plus de moyens, plus rien à faire… Si nous sommes là uniquement pour remplir l’État civil et aller porter une gerbe le 11 novembre au monument aux morts, je ne vois pas l’intérêt. De surcroît, nous nous faisons engueuler quand il y a des trous dans la voirie, alors que ce n’est plus la compétence de la commune… Voilà le problème.

Cela explique aussi la crise des vocations…

Souvent, dans nos petites communes, les maires sont des retraités. Ils sont élus un peu par défaut. Selon un sondage de l’Association des maires de France (AMF), 50 % des maires ne souhaitent pas se représenter en 2020.

L’État est-il le seul responsable de cette situation ?

Je pense que nous, les élus, sommes aussi un peu fautifs. De 2010 à 2015, plus la communauté de communes avait de compétences, plus sa Dotation globale de fonctionnement (DGF) augmentait. Les maires ont adhéré à cette solution en disant « on transfère des compétences » : la voirie, la petite enfance, parfois les écoles… Nous avons fait augmenter la DGF des communautés de communes mais nos communes se sont vidées. Aujourd’hui, il faut retrouver un moyen de redonner des services à la commune.

Acceptez-vous que l’on vous marche sur les pieds tous les matins ?

Les communes ont-elles toujours leur place dans la République et dans la mondialisation ?

Notre pays compte un peu de 35 000 communes. C’est une chance pour le territoire. Nous pouvons dire que l’État – puisque le maire représente la République – est au plus près des citoyens. Ce qui est dommage, c’est que nous avons retiré tous les moyens au maire. Les services de proximité disparaissent de la commune. Ils s’en vont au bourg-centre, puis ils partent à la sous-préfecture, puis à la préfecture. Nous n’avons plus les moyens d’agir. Alors le maire devient un peu l’assistante sociale. Nous sommes en première ligne mais sans avoir de leviers.

Vous avez la sensation de ne plus être écoutés par l’État…

L’État, c’est un rouleau compresseur. Il joue à la rentabilité. Nous avons supprimé les tribunaux dans les sous-préfectures. Nous avons supprimé les trésoreries dans les chefs-lieux de cantons. Nous avons supprimé La Poste. Nous avons tout supprimé. Dans toutes ces administrations, il y avait deux ou trois personnes qui travaillaient. Donc deux ou trois familles qui en vivaient. Et tous ces gens, ils faisaient vivre les commerces. Nous avons tout retiré. Il n’y a plus de commerces et d’artisans. Aujourd’hui, pour faire un document, pour un habitant d’une petite commune comme Curan, il faut aller à la sous-préfecture, à Millau. On fait 30 ou 40 km…En plus de cela vous avez le gasoil qui augmente. Et on veut vous les supprimer parce qu’il faut rouler à l’électrique ou à l’essence. On vous met le 80 km/h… Un moment donné, cela fait beaucoup.

Vous comprenez donc la colère qui a explosé dans le pays…

Le malaise est dû à toutes ces choses qui se sont accumulées petit à petit pendant vingt ans, trente ans. Cela arrive avec M. Macron. Il y a sans doute eu la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, avec la taxe sur le pétrole. Mais cela aurait pu arriver à M. Hollande ou à M.Sarkozy. Tous les jours, on a coupé au citoyen un peu de liberté. Acceptez-vous que l’on vous marche sur les pieds tous les matins ?

À un moment, il a sous-estimé les élus locaux

Parmi les revendications des gilets jaunes, il y a le référendum d’initiative citoyenne. Y êtes-vous favorable ?

Je dis pourquoi pas. Mais je considère que l’on ne peut pas organiser de référendum d’initiative populaire dans tous les domaines. Peut-on demander un référendum sur la peine de mort ? Moi, je dis non. En Europe, nous sommes dans des pays civilisés. A-t-on le droit d’ôter la vie à quelqu’un, même si cette personne l’a fait… ? On peut faire des référendums dans des domaines limités. Veut-on la proportionnelle aux élections ? Moi, je dis oui. Plus de décentralisation ? Pourquoi pas. De Gaulle l’a fait. Est-ce que l’on veut plus ou moins d’Europe ? Oui, pourquoi pas. Mais, il y a des domaines qui sont régaliens. Est-ce que le peuple est en mesure de savoir s’il faut retirer les armées de Syrie et du Mali ? Moi, je n’ai pas suffisamment d’informations pour répondre oui ou non. Le référendum, cela peut être une bonne chose, au niveau national, régional et même local – il y a déjà des mairies qui le font. Mais nous ne pouvons pas le faire pour tout. Il y a des domaines réservés.

Le Président de la République se rend, ce vendredi 18 janvier, à Souillac, dans le Lot, trois jours après le début du grand débat. Vous y allez avec une délégation de plus de 50 élus aveyronnais. Qu’attendez-vous de cette rencontre ?

Ce débat, il est nécessaire. Ce président est jeune. Il n’a jamais été élu. Je pense qu’il a, à un moment, sous-estimé les élus locaux en pensant qu’il pouvait diriger sans eux. C’est bien qu’il puisse discuter avec les maires. Je prendrai la parole.

Quelle sera la teneur de vos propos ?

Comme je vous l’ai dit, je vais insister sur le fait que nous avons des communes où il n’y a plus de services. Les jeunes ne viennent plus s’installer. Nous nous retrouvons avec des personnes âgées qui vieillissent et qui demain ne seront plus là. Voulons-nous continuer ainsi et faire des déserts ? Il est important de refaire ce qui existait à l’époque avec cette vieille administration qu’était la Datar (Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale). Le monde rural se sent abandonné.

Le plus dur, ce sera la mise en application

Quelle est la solution ?

Il faut réinjecter, dans ce monde rural, des jeunes pour travailler et faire revenir des entreprises pour donner du travail. À Rodez, à Millau, à Saint-Affrique, à Villefranche-de-Rouergue, nous recréons des pôles pour refaire revenir nos jeunes. Les startups, qui s’installent en périphérie de Montpellier ou de Toulouse, pourraient venir dans des milieux plus ou moins ruraux, avec certaines conditions. On peut très bien habiter à Curan et aller travailler à Millau ou à Saint-Affrique.

Pour peser plus lourd, les petites communes n’ont-elles pas intérêt à se regrouper ?

Bien sûr. Souvent, les petites communes sont en train de mourir. Vous avez les écoles qui ferment. Ce qu’il ne faut pas oublier c’est que, dans ce département, tous les ans, il manque 300 enfants à la rentrée scolaire. Ce matin (mercredi 16 janvier), la préfète m’a dit qu’il en manquerait 350 pour la rentrée 2019. Ces enfants, ils ne manquent ni à Rodez, ni à Millau, ni à Villefranche-de-Rouergue. C’est dans les petites communes rurales. Pour nous, demain, c’est fini s’il n’y a plus d’école et plus de jeunes qui viennent s’installer. Il faut que nous arrivions à restructurer nos communes à travers des communes nouvelles. Il faut que nous nous regroupions entre trois ou quatre communes de 500 habitants. Nous aurons un budget plus important. Nous referons des écoles. Nous remettrons des services : le trésor public, une maison de santé, un médecin, une pharmacie…

Êtes-vous optimiste ?

Je suis optimiste. Ce débat permettra de refaire remonter beaucoup d’informations et d’idées. Le plus dur, ce sera la mise en application, la mise en musique de tous ces éléments. Car, quand nous voyons le nombre de revendications, on se dit que ça va être compliqué.